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To the Lighthouse (1927) - Virginia Woolf



"And pausing there she looked out to meet that stroke of the Lighthouse, the long steady stroke, the last of the three, which was her stroke, for watching them in this mood always at this hour one could not help attaching oneself to one thing especially of the things one saw ; and this thing, the long steady stroke, was her stroke."
(p. 73)



"When darkness fell, the stroke of the Lighthouse, which had lait itself with such authority upon the carpet in the darkness, tracing its pattern, came now in the softer light of spring mixed with moonlight gliding gently as if it laid its caress and lingered stealthily and looked and came lovingly again."
(p. 151)



"He began to search among the infinite series of impressions which time had laid down, leaf upon leaf, fold upon fold softly, incessantly upon his brain ; among scents, sounds ; voices, harsh, hollow, sweet ; and lights passing, and brooms tapping ; and the wash and hush of the sea, how a man had marched up and down and stopped dead, upright, over them."
(p. 192)

Les fleurs bleues (1965) - Raymond Queneau








Il y a des rêves qui se déroulent comme des incidents sans importance, de la vie éveillée on ne retiendrait pas des choses comme ça et cependant ils intéressent lorsqu'on les saisit au matin se poussant en désordre contre la porte des paupières. Peut-être ai-je rêvé ?
(p.23)


- Les gens, continue Lalix, ils se croient des petites merveilles, tout ce qu'ils font, tout ce qu'ils sont. Ils s'attribuent une importance... Alors s'il fallait, par-dessus, encaisser le récit de leurs rêves, on n'en finirait plus.
(p.156)


- L'instruction ! Voyez ce que c'est, monsieur, que l'instruction. On apprend quelque chose à l'école, on se donne même du  mal, beaucoup de mal, pour apprendre quelque chose à l'école, et puis vingt ans après, ou même avant, ce n'est plus ça, les choses ont changé, on ne sait plus rien, alors vraiment ce n'était pas la peine. Aussi je préfère penser qu'apprendre.
(p.200)

Comment voyager avec un saumon (1992) - Umberto Eco



A part ça, vous avez la lavasse. Généralement composé de chicorée pourrie, d'ossements de cadavres et de quelques grains de café récupérés parmi les déchets d'un hôpital pour syphilitiques, il est reconnaissable à son incomparable arôme de pieds marinés dans de l'eau de vaisselle.
(p. 53)



En somme, et pour conclure, la règle d'or du présentateur de catalogue d'art est de décrire l'oeuvre de manière que la description s'applique non seulement à d'autres tableaux mais aussi à l'expérience que l'on a en regardant la vitrine d'un boulanger. Si le PDC écrit "Dans les tableaux de Delacroûte, la perception des formes n'est jamais adéquation inerte à la donnée de la sensation. Delacroûte nous dit qu'il n'est point de perception qui ne soit interprétation et travail, et que le passage du senti au perçu est activité, praxis, être-dans-le-monde comme construction d'Abschattungen découpées intentionnellement dans la chair même de la chose-en-soi", le lecteur reconnaît la vérité de Delacroûte car elle correspond aux mécanismes grâce auxquels il distingue, chez le boulanger, un pain de campagne d'un bâtard.
(p. 116)



Au début, les médias nous ont persuadés que l'imaginaire était réel, maintenant ils nous convainquent que le réel est imaginaire, et plus les écrans télé nous donnent à voir de la réalité, plus le quotidien devient cinématographique. Jusqu'à ce que nous en arrivions à penser - ainsi que le voulaient certains philosophes - que nous sommes seuls au monde, et que tout le reste est le film que Dieu ou un malin génie nous projette devant les yeux.
(p. 139)



Une telle montre permettrait de ne plus prendre en compte le monde extérieur. Il suffirait de la consulter toute notre vie durant, et le temps raconté par elle se transformerait, passant d'une image immobile de l'éternité à une éternité en acte, où le temps ne serait qu'une fabuleuse hallucination produite par ce miroir magique.
(p. 164)



En outre, certains citrons siciliens présentent un camaïeu chromatique strictement identique à celui des canaris portugais, on a la preuve que la méthode chromatico-naturaliste pour la nomenclature des couleurs ne présente aucune garantie scientifique.
(p. 255)

Espèces d'espaces (1974) - Georges Perec


                                                                         Je vais
   à la ligne. Je renvoie à une note en bas de page (1).
                                                    Je change de feuille.
_________________
1. J'aime beaucoup les renvois en bas de page, même
si je n'ai rien de particulier à y préciser.

(p. 23)



Les toits de Paris, couchés sur le dos, leurs petites pattes en l'air.
Raymond Queneau
(p. 119)



De temps en temps, pourtant, on devrait se demander où on (en) est : faire le point : pas seulement sur ses états d'âme, sa petite santé, ses ambitions, ses croyances et ses raisons d'être, mais sur sa seule position topographique, et non pas tellement par rapport aux axes cités plus haut, mais plutôt par rapport à un lieu ou à un être auquel on pense, ou auquel on se mettra à penser. Par exemple, lorsqu'on monte, aux Invalides, dans le car qui va vous conduire à Orly, se représenter la personne que l'on va attendre en train de passer à la verticale de Grenoble, essayer, tandis que le car se fraye un chemin difficile au milieu des embouteillages de l'avenue du Maine, de se figurer sa lente avancée sur une carte de France, la traversée de l'Ain, de la Saône-et-Loire, de la Nièvre et du Loiret... Ou bien, d'une manière plus systématique, s'interroger, en un moment précis de la journée, sur les positions qu'occupent, les uns par rapport aux autres et par rapport à vous, quelques-uns de vos amis : recenser les différences de niveaux (ceux qui, comme vous, vivent au premier étage, ceux qui vivent au cinquième, au onzième, etc.), les orientations, imaginer leur déplacement dans l'espace.
(pp. 164-165)



Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes.
(p. 180)

Les belles images (1966) - Simone de Beauvoir







Pourquoi Jean-Charles plutôt que Lucien ? Le même vide se creusant parfois quand elle est avec l’un, avec l’autre ; seulement entre elle et Jean-Charles il y a les enfants, l’avenir, le foyer, un lien solide ; auprès de Lucien, quand elle ne ressent plus rien, elle se retrouve devant un étranger.
Mais si c’était lui qu’elle avait épousé. Ça ne serait ni mieux, ni plus mal, lui semble-t-il. Pourquoi un homme plutôt qu’un autre ? C’est bizarre. On se retrouve embringuée pour la vie avec un type parce que c’est lui qu’on a rencontré quand on avait 19 ans. Elle ne regrette pas que ç’ait été Jean-Charles, loin de là. Si vivant, si animé, des idées, des projets plein la tête, se passionnant pour ce qu'il fait, brillant, sympathique à tout le monde. Et fidèle, loyal, un beau corps, faisant bien l'amour et souvent. Il adore sa maison, ses enfants, et Laurence. D'une autre façon que Lucien, moins romantique, mais solide et touchante ; il a besoin de sa présence et de son accord, dès qu'elle lui semble triste ou seulement préoccupée, il s'affole. Le mari idéal. Elle se félicite de l’avoir épousé, lui et pas un autre ; mais tout de même elle s’étonne que ce soit si important et un hasard. Sans raison spéciale. (Mais tout est ainsi). Les histoires d’âmes sœurs, est-ce qu’on en rencontre ailleurs que dans les livres ? Même le vieux médecin que la mort de sa femme a tué : ça ne prouve pas qu'ils étaient vraiment faits l'un pour l'autre. "Aimer d’amour", dit papa. Est-ce que j’aime Jean-Charles, ai-je aimé Lucien - d’amour ? Elle a l’impression que les gens lui sont juxtaposés, ils n’habitent pas en elle ; sauf ses filles, mais ça doit être organique.
(pp. 66-67)



Laurence n'a aucune envie de se confier à Marthe. Et les mots seraient tout de suite trop gros. si elle disait : je m'inquiète pour maman, Catherine me pose des problèmes, Jean-Charles est d'une humeur de chien, j'ai une liaison qui me pèse, on pourrait croire qu'il y a dans sa tête une masse épaisse de préoccupations qui l'absorbent tout entière. En réalité, c'est là sans y être, c'est dans la couleur du jour. Elle y pense tout le temps, elle n'y pense jamais.
(p. 75)



Comme d'ordinaire, Laurence s'embrouille dans ses pensées ; elle est presque toujours d'un autre avis que celui qui parle, mais comme ils ne s'accordent pas entre eux, à force de les contredire elle se contredit elle-même. Bien que Mme Thirion soit une idiote patentée, je suis tentée de dire comme elle : ce qui est beau est beau ; ce qui est vrai est vrai. Mais que vaut cette opinion même ? D'où me vient-elle ? De papa, du lycée, de Mlle Houchet. A dix-huit ans, j'avais des convictions. Quelque chose lui en reste, pas grand-chose, plutôt une nostalgie. Elle doute de ses jugements : c'est tellement une question d'humeurs et de circonstances. Je suis à peine capable, quand je sors d'un cinéma, de dire si j'ai aimé le film ou non.
(p. 95)



Que faire ? Dès que cette question se pose, quel désarroi ! J'ai toujours été sur des rails. Jamais je n'ai rien décidé : pas même mon mariage ; ni mon métier ; ni mon histoire avec Lucien : elle s'est faite et défaite, malgré moi. Les choses m'arrivent, c'est tout.
(p. 119)



"On supporte, on supporte." Gilbert avait raison. On crie, on pleure, on se convulse comme s'il y avait dans la vie quelque chose digne de ces cris, ces larmes, ces agitations. Et ce n'est même pas vrai. Rien n'est irréparable parce que rien n'a d'importance. Pourquoi ne pas rester au lit toute sa vie ?
(p. 177)

The Great Gatsby (1925) - Francis Scott Fitzgerald


They knew that presently dinner would be over and a little later the evening  too would be over and casually put away. It was sharply different from the West, where an evening was hurried from phase to phase towards its close, in a continually disappointed anticipation or else in sheer nervous dread of the moment itself.
(p. 19)



There was a machine in the kitchen which could extract the juice of two hundred oranges in half an hour if a little button was pressed two hundred times by a butler's thumb.
(p. 45)



He smiled understandingly - much more than understandingly. It was one of those rare smiles with a quality of eternal reassurance in it, that you may come across four of five times in life. It faced - or seemed to face - the whole eternal world for an instant, and then concentrated on you with an irresistible prejudice in your favour. It understood, believed in you as you would like to believe in yourself, and assured you that it had precisely the impression of you that, at your best, you hoped to convey.  Precisely at that point it vanished - and I was looking at an elegant young round-neck, a year or two over thirty, whose elaborate formality of speech just missed being absurd.
(p. 54)



"Now you're started on the subject," she answered with a wan smile. "Well, he told me once he was an Oxford man."
A dim background started to take shape behind him, but at her next remark it faded away.
"However, I don't believe it."
(p. 55)



It is invariabely saddening to look through new eyes at things upon which you have expended your own powers of adjustment.
(p.111)


They had never been closer in their month of love, nor communicated more profoundly one with another, than when she brushed silent lips against his coat's shoulder or when he touched the end of her fingers, gently, as though she were asleep.
(p.156)

La faim (1890) - Knut Hamsun






Comme si je n'avais encore jamais vu mes souliers, je me mis à étudier leur aspect, leur mimique quand je remuais le pied, leur forme et leurs tiges usées, et je découvris que leurs rides et leurs coutures blanchies leur donnaient une expression, leur communiquaient une physionomie. Quelque chose de mon être avait passé dans ces souliers, ils me faisaient l'effet d'une haleine qui montait vers mon "moi", d'une partie respirante de moi-même...
Je déraisonnai sur ces sensations un long moment, peut-être une heure entière. Un petit vieillard vint occuper l'autre bout de mon banc; en s'asseyant, il respira profondément, fatigué de sa marche, et dit : "Oui, oui, oui, oui, oui, oui, oui, oui, oui, ah ! oui !"
Dès que j'entendis sa voix ce fut comme si le vent balayait l'intérieur de ma tête. Des souliers n'étaient que des souliers ! Et déjà il me semblait que l'état d'égarement que je venais de vivre remontait à une époque dès longtemps révolue, peut-être une année ou deux en arrière, et qu'il était en train de s'effacer peu à peu de ma mémoire. Je me mis à regarder le vieux.
(pp. 39-40)




Dès que je fus seul, je me levai d'un bond et m'arrachai les cheveux de désespoir. Non, il n'y aurait malgré tout aucun salut pour moi, aucun, aucun salut ! Mon cerveau avait fait banqueroute ! Etais-je donc devenu complètement idiot puisque j'étais incapable de calculer la valeur d'un petit morceau de fromage épice ? D'autre part, était-il possible que j'aie perdu l'esprit, quand je pouvais me poser à moi-même de telles questions ? Au surplus, n'avais-je pas, au milieu de mes efforts de calcul, fait la lumineuse observation que mon hôtesse était enceinte ? Je n'avais aucune raison de le savoir, personne ne me l'avait raconté, cela ne m'était pas non plus venu à l'esprit spontanément, je l'avais vue de mes yeux et j'avais compris aussitôt; et, par-dessus le marché, dans un moment de désespoir, alors que j'étais plongé dans un calcul de seizièmes. Comment expliquer cela ?
(p. 235)

L'Aleph (1962) - Jorge Luis Borges


Je pensai qu'Argos et moi appartenions à des univers disctincs; je pensai que nos perceptions étaient identiques, mais qu'Argos les combinait de façon différente et construisait avec elles d'autres objets; je pensai qu'il n'existait peut-être pas d'objet pour lui, mais un va-et-vient continuel et vertigineux d'impressions d'une extrême brièveté. Je pensai à un monde sans mémoire, sans durée; j'examinai la possibilité d'un langage qui ignorerait les substantifs, un langage de verbes impersonnels et d'épithètes indéclinables. Ainsi mouraient les jours et, avec les jours les années, pourtant quelque chose de pareil au bonheur arriva un matin.
(p.27)


C'est peut-être la conséquence de l'abus des détails circonstanciels, procédé que j'ai appris chez les poètes et qui fait tout paraître faux; car pareils détails abondent bien dans la réalité, mais nullement dans la mémoire qu'on en a...
(p.34)


Je n'oublierai pas non plus le soliloque Rosencrantz parle avec l'Ange, dans lequel un usurier de Londres du XVIe siècle veut vainement, à l'heure de sa mort, justifier ses fautes, sans soupçonner que la secrète justification de sa vie est d'avoir inspiré à l'un de ses clients (qu'il a vu une seule fois et dont il ne souvient pas) le caractère de Shylock.
(p.111)


Il crut percevoir obscurément que le passé est la substance dont le temps est fait; c'est pourquoi celui-ci se transforme aussitôt en passé.
(p.177)


Son activité mentale est continue, passionnée, et complètement insignifiante. Il abonde en analogies inutilisables et en scrupules oiseux.
(p.193)

Books v. cigarettes (1946) - George Orwell






I have also listed at their full price the books that have been given to me, and those that I have temporarily borrowed, or borrowed and kept. This is because book-giving, book-borrowing and book-stealing more or less even out.
(p.2)



Many of the people who came tu us were of the kind who would be a nuisance anywhere but have special opportunities in a bookshop. For example, the dear old lady who "wants a book for an invalid" (a very common demand, that) and the other dear old lady who read such a nice book in 1897 and wonders whether you can find her a copy. Unfortunately she doesn't remember the title or the author's name or what the book was about, but she does remember that it had a red cover.
(p.8)



At present we know only that the imagination, like certain wild animals, will not breed in captivity. Any writer or journalist who denies that fact - and nearly all the current praise of the Soviet Union contains or implies such a denial - is, in effect, demanding his own destruction.
(p.41)



I did not question the prevailing standards, because so far as I could see there were no others. How could the rich, the strong, the elegant, the fashionable, the powerful, be in the wrong ? It was their world, and the rules they made for it must be the right ones. And yet from a very early age I was aware of the impossibility of any subjective conformity. Always at the centre of my heart the inner self seemed to be awake, pointing out the difference between the moral obligation and the pyschological fact. It was the same in all matters, wordly or otherwordly.
(p.111)



At that time I could not see beyond the moral dilemma that is presented to the weak in a world governed by the strong : Break the rules, or perish. I did not see that in that case the weak have the right to make a different set of rules for themselves; because, even if such an idea had occurred to me, there was no one in my environment who could have confirmed me in it.
(p.115)



For years I had been resolved - unconsciously at first, but consciously later on - that when once my scholarship was won I would "slack off" and cram no longer.  This resolve, by the way, was so fully carried out that between the ages of thirteen and twenty-two or three I hardly ever did a stroke of available work.
(p.116)



"Good-bye," Flip's parting smile seemed to say; "it's not worth quarelling now. You haven't made much of a success on your time at St Cyprian's, have you ? And I don't suppose you'll get on awfully well at public school either. We made a mistake, really, in wasting our time and money on you. This kind of education hasn't much to offer to a boy with your background and your outlook. Oh don't think we don't understand you ! We know all about those ideas you have at the back of your head, we know you disbelieve in everything we've taught you, and we know you aren't in the least grateful for all we've done for you. But there's no use in bringing it all up now. We arent' responsible for you any longer, and we shan't be seeing you again . Let's just admit that you're one of our failures and part without ill-feeling. And so, good-bye".
That at least was what I read into her face.
(p.117)

Errance (2000) - Raymond Depardon





"L'errant en quête du lieu acceptable se situe dans un espace très particulier, l'espace intermédiaire. A l'espace intermédiaire correspond en fait un temps intermédiaire, une temporalité que l'on pourrait qualifier de flottante. Ce temps flottant est le temps du regard sur l'histoire, où l'errant s'interroge sur le passé en même temps qu'il réfléchit sur son futur proche."
(p.12)


C'est un peu ça l'idée de l'errance : qu'il n'y ait plus de moments privilégiés, d'instants décisifs, d'instants exceptionnels, mais plutôt une quotidienneté.
(p.26)


J'ai photographié des choses qui d'ordinaire ne sont pas à photographier, qui ne sont pas interdites mais qui, a priori, ne présentent pas d'intérêt. Des lieux où l'on peut imaginer qu'un jour on s'est trouvé à attendre un autobus, à attendre quelqu'un, parce qu'on était en panne, que l'on a marché et on s'est assis sur un banc, ou en roulant avec une voiture, cette espèce d'observation silencieuse.
(p.36)


Dans un voyage on évolue, on change, on se transforme. Et souvent, on rentre et tout est annulé par le retour. Il faut essayer de garder des traces. C'est pour cette raison peut-être que j'ai envie de parler sur ces photos. C'est peut-être justement pour que tout cela ne soit pas annulé par le retour et la fin de l'errance, que cela ne reparte pas dans le vent, pour recommencer la prochaine fois, recommencer toujours cette insatisfaction, cette quête.
(pp.40-42)


"Elles révèlent une esthétique de l'émergence, d'une épiphanie, d'être parmi les choses et saisir leur âme dans l'apparent désordre."
(p.60)


On le voit bien d'ailleurs dans les vieux films, on le voit très bien dans les vieilles photos qui nous intéressent, qui nous touchent. On voit bien que l'intrigue ne joue pas, que même le sujet ne joue pas, qu c'est le moment, c'est quelque chose d'autre qui a dominé. Je pense que le sujet est un obstacle à la création photographique, comme il l'est à la création cinématographique. C'est la forme, c'est l'esthétique, c'est la force du regard. C'est de ça qu'on se souvient. Tous les écrivains voyageurs, Chatwin, Bouvier, ont fait des livres sans intrigue. Leur intrigue, c'était celle de leur vie quotidienne.
(p.64)


Le réel est tellement éphémère, c'est quelque chose qui ne peut jamais nous rassurer. On se demande parfois à quoi correspondent ces bobines qu'on aligne sur sa table de chevet le soir dans une chambre d'hôtel. Ce sont quelques secondes de notre vie quotidienne.
(p.68)


Ce qui était extraordinaire au XIXe siècle, c'est que les photographes allaient dans des endroits insensés, sur des falaises,  ils participaient à des expéditions. Ils plaçaient souvent un personnage en haut des monuments par exemple, afin de donner l'échelle. Le personnage était accessoire, et à la fois il était très présent. [...]
Je me sens très proche du XIXe siècle. La simplicité des photographes du XIXe siècle, leur côté naïf, leur côté documentaire, leur côté "j'étais là" me plaisent. [...] C'est un constat très simple.
(p.162)


Le temps est donné dans les photos. Les gens souvent se trompent quand ils pensent que si je donne du temps dans mes films, c'est parce que je suis photographe. Ça n'a rien à voir. Dans mes photos, je donne du temps aussi. Le temps est quelque chose d'important pour moi.
(p.164)


"Quelle que soit notre destination, nous devons avoir partout la même nature et la même vertu qui nous est propre." Surtout ne pas fuir... C'est vrai que parfois, on fuit dans le travail, on fuit dans les voyages, on fuit quelque chose. Ça m'est arrivé, bien sûr. J'ai beaucoup travaillé, beaucoup voyagé; c'était une forme de fuite. Mais je crois que justement l'errance n'est pas la fuite.
(p.175)


Il y a beaucoup d'endroit où je voudrais retourner et confronter mon regard avec lui-même.
(p.179)

Chagrin d'école (2007) - Daniel Pennac

"Elles ignorent qu'elles s'adressent au plus jeune perceur de coffre de sa génération et que si leur représentation de l'avenir était fondée je ne serais pas au téléphone en train de les écouter mais en prison, à compter mes poux, conformément au film que dut projeter ma pauvre maman sur l'écran du futur quand elle apprit  que son fils de douze ans pillait les économies de la famille.
Alors, je tente une histoire drôle :
- Connaissez-vous le seul moyen de faire rire le bon Dieu ?
Hésitation au bout du fil.
- Racontez-lui vos projets."
(p.55)


"Or, c'est dans la conscience de son présent que l'individu se construit, pas en le fuyant."
(p. 88)


"C'est la pension qui m'a donné ce goût-là.  Il m'y fallait un monde à moi, ce fut celui des livres. Dans ma famille, j'avais surtout regardé les autres lire : mon père fumant sa pipe dans son fauteuil, sous le cône d'une lampe, passant distraitement son annulaire dans la raie impeccable de ses cheveux, un livre ouvert sur ses genoux croisés ; Bernard, dans notre chambre, allongé sur le côté, genoux repliés, sa main droite soutenant sa tête... Il y avait du bien-être dans ces attitudes. Au fond, c'est la physiologie du lecteur qui m'a poussé à lire. Peut-être n'ai-je lu, au début, que pour reproduire ces postures et en explorer d'autres. En lisant je me suis physiquement installé dans un bonheur qui dure toujours."
(pp. 99-100)


"Aucun doute, si le cancre que je fus était né il y a une quinzaine d'années et si sa mère n'avait pas cédé à ses moindres envies, il aurait pillé la caisse familiale, mais pour se faire des cadeaux à lui-même, cette fois ! Il se serait offert  un matériel d'évasion dernier cri, se serait laissé aspirer par son écran, s'y serait dilué pour surfer sur l'espace-temps, sans contrainte ni limite, sans horaire et sans horizon, il aurait chatté sans fin et sans propos avec d'autres lui-même. Il l'aurait adorée, cette époque qui, si elle ne garantit aucun avenir à ses mauvais élèves, est prodigue en machines qui leur permettent d'abolir le présent ! Il aurait été la proie idéale pour une société qui réussit cette prouesse : fabriquer des jeunes obèses en les désincarnant."
(p- 293)

The Catcher in the Rye (1951) - J.D. Salinger



I took her dress over to the closet and hung it up for her. It was funny. It made me feel sort of sad when I hung it up. I thought of her going in a store and buying it, and nobody in the store knowing she was a prostitute and all. The salesman probably just thought she was a regular girl when she bought it. It made me feel sad as hell - I don't know why exactly.
(p.86)


 The best thing, though, in that museum was that everything always stayed right where it was. Nobody'd move. You could go there a hundred times, and that Eskimo would still be just finished catching those two fish, the birds would still be on their way south, the deers would still be drinking out of that water hole, with their pretty antlers and their pretty, skinny legs, and that squaw with the naked bosom would still be weaving that same blanket. Nobody'd be different. The only thing that would be different would be you. Not that you'd be so much older or anything. It wouldn't be that, exactly. You'd just be different, that's all. You'd have an overcoat on this time. Or the kid that was your partner in line the last time had got scarlet fever and you'd have a new partner. Or you'd have a substitute taking the class, instead of Miss Aigletinger. Or you'd heard your mother and father having a terrific fight in the bathroom. Or you'd just passed by one of those puddles in the street with gasoline rainbows in them. I mean you'd be different in some way - I can't explain what I mean. And even if I could, I'm not sure I'd feel like it.
(pp.109-110)


The whole thing was sort of funny, in a way, if you thought about it, and all of a sudden I did something I shouldn't have. I laughed. And I have one of these very loud, stupid laughs. I mean if I ever sat behing myself in a movie or something, I'd probably lean over and tell myself to please shut up. It made old Sally madder than ever.
(p.120)


Among other things, you'll find out that you're not the first person who was ever confused and frightened an even sickened by human behavior. You're by nos means alone on that score, you'll be excited and stimulated to know. Many, many men have been just as troubled morally and spiritually as you are right now. Happily, some of them kept records of their troubles. You'll learn from them - if you want to. Just as someday, if you have something to offer, someone will learn something from you. It's a beautiful reciprocal arragement. And it isn't education. It's history. It's poetry.
(p.170)

The Stupid Things We Hold On To - Ryan O'Connell

When you live in New York, everything starts to have sentimental value.
If you’re here long enough you won’t be able to walk down certain blocks because of reasons x, y, and z. You collect memories like a hoarder. Everything means something. Everything has the potential to be monumental because that’s what we were taught before we moved here. The mundane can become magic. Just like that.

The other day I was walking down First Avenue and I stopped in front of this restaurant called Tara Thai. I stopped because I was struck by this memory of myself three years ago ordering take out from there. I was 22 then and it was a hot day in the summer. One of those days where the weather sticks to your body like glue. You complain about the humidity to anyone who will listen because it’s what you’re supposed to do. It’s how you keep the days moving and into colder weather. I was wearing shorts that day and I remember feeling very aware of my body. Sweat was seeping into every crevice and I had started to resemble a melted piece of candle wax. I actually liked it though. I told everyone that I hated it, loathed the heat, couldn’t wait till fall, but a part of me secretly liked the feeling of being so naked and young and disgusting on the sidewalk.

Before I had gotten the takeout at Tara Thai, I had been watching the Tyra Banks Show with two of my friends, eating peaches and smoking pot in my studio apartment. I smoked sometimes back then because I felt obligated to. Not from my friends or from “the media” or whatever. I just felt like it was important to do things without knowing the reason why I did them. I never even liked the feeling that pot gave me but life didn’t mean as much to me then as it does now. I could delete entire days, resign myself to a horrible altered state, because it was just a day. A day just like all the others. Who cares if I waste another? I don’t feel this way anymore. In some ways, that’s good. I’m placing value in time. But a part of me still wishes I could still be that person who smoked pot for no reason on a Saturday afternoon.

I had stopped by Tara Thai to get food and bring it to my friend’s apartment. She was my best friend actually. Still is. At the time she was living in a crappy apartment on 13th and B. The one redeeming aspect of her place was that it had a courtyard, which we would spend all of our time in. Drinking so much wine, talking for hours because it was free and none of us had any money. This was three years ago. Today my best friend has a full-time job and a boyfriend who she lives with in Park Slope. She’s so happy. She wasn’t happy the summer she lived in the apartment on 13th and B. She was dating some emotionally distant boy and drinking too much. (To be fair, we all were.) Killing time till she went back to school. Killing time. Ha. Now we do anything to keep time alive. We keep it breathing. We feed it water. We would never think to kill it. Wouldn’t dare to.

Even though my best friend is happy now, part of me wishes that we could still spend those lazy days together. They’re gone before you know it. They get taken away from you when you’re sleeping, like all things you take for granted do. Today you can be lazy. You can drink wine in a courtyard and talk for hours but it feels different. Not as pure, not as good. You’re hungover the second you open your mouth and drink. Why does it feel this way? I’m still so young but nothing feels like it once did. Nothing. I didn’t know it would happen this quickly. I thought I had some time to prepare myself.
I stopped in front of Tara Thai the other day because I was reminded of how fast it can all change.
Getting take-out whilst stoned on a summer day may seem like a useless memory. It may seem so unremarkable but it wasn’t. Not to me. The restaurant is here. I’m still here. But the mood and circumstances of that day are gone forever. Wave good-bye to Tara Thai and move on. Please just move the hell on. I don’t want to have to be the one who mourns everything when everyone else has clearly forgotten. Being the ghost of some crappy thai restaurant in the East Village while everyone else is in South Brooklyn soaking lentils with their boyfriend. It’s mortifying. It’s mortifying to be the one who remembers.

Des yeux de soie (1975) - Françoise Sagan

La voix de la chanteuse montait, l'orchestre arrivait derrière, comme fasciné, drainé par cette voix, et Jérôme, machinalement, presque éperdu - mot qui ne lui convenait guère - redressa le rétroviseur et jeta un coup d’œil vers sa femme. Il pensait la voir comme il la voyait souvent dans les concerts, immobile, figée, les yeux élargis, mais il abaissa trop brutalement la petite glace du rétroviseur et ce qu'il vit, ce fut la main longue et maigre de Stanislas appuyée, paume à paume, à celle de Monika. Il releva aussitôt la glace et la musique devient une suite incompréhensible et incohérente de sons horribles, hurlés par une folle furieuse, Un instant, il ne distingua plus très bien la route, ni les sapins ni le virage à venir.
(pp.13-14)


"En fait, je peux guérir", dit-il à voix haute. Et l'ombre assise en contre-jour devant la fenêtre eut un léger sursaut. Il l'avait oubliée, d'ailleurs il l'avait toujours oubliée. Il se rappelait sa surprise en apprenant sa liaison avec Jean. Pour quelqu'un, elle vivait encore, elle était belle, elle avait un corps.
(pp.40-41)


Et il attrapa sa main d'un mouvement lent et tranquille. La dernière fois, c'était il y a deux ans, au Bois de Boulogne : il était avec une fille assez jeune et sotte sur un banc et il avait eu ce même mouvement calme, pour ne pas l'effrayer. Inutile, d'ailleurs, elle était chez lui une heure après. Maisil se rappelait l'immense trajet qu'avait dû faire sa main pour atteindre les doigts un peu rougeauds... Ces moments-là...
(pp.42-43)



Les cinq distractions.
Mais j'ai pas que ça à faire de recopier une nouvelle en entier.

The Dumb Day - Brad Pike

Some days I wake up, and I am dumb. Who wrote Margot at the Wedding? What’s the word for an erection lasting longer than four hours? What’s my roommate’s boyfriend’s name? I used to know this information, but it’s floated away, drifted into the ether to join all my other lost knowledge like the name of Jabba the Hutt’s father, the color of polar bear skin, and how electricity works (if the government revealed that electricity is actually magic, I would absolutely believe them). And it’s happened so fast, happened overnight. My God, I’ve spontaneously developed late-stage Alzheimer’s. One day, I am unspeakably impossibly brilliant, and the next, my brain’s delicate mechanisms are clogged with glue and gak. It’s as if while I was sleeping, my brain rotted like meat left in the sun for too long, as if someone started it in safe mode, as if a small child has been monkeying around with the buttons and levers. Lost in a mental fog, I stare at a Comcast pamphlet for five minutes. Eye amoebas drift across my vision. Somewhere nearby, William Shatner’s voice issues from a television. I think, ‘I am so dumb right now, I can hardly summon the mental energy to keep breathing.’

I find myself standing in the dark bathroom, staring into the mirror. What if I’ve always been this way, and I just never noticed before? What if this is actually a Smart Day, and I’ve suddenly become cognizant of my lack of cognition? Maybe this is the first day of the rest of my dumb life as a dumb man, thinking dumb thoughts and writing dumb things, only dumb things. ‘Everyone’s always known you were a dummy,’ I think to myself. ‘They were just too nice to tell you.’ But I can’t be dumb; I used the word cognizant and sometimes I use semicolons. ‘Dumb people use semicolons all the time,’ I think. ‘And using “pertinacious” in a sentence only means you know a word.’ But what if I use an em dash? — ‘No.’

A friend calls me, and I’m intensely aware of how dumb I sound. It’s as if I have nothing to say for myself, like I don’t have a thought in my head. I say “yeah” a lot. Then I find myself saying “it’s fine” over and over like someone on the verge of a mental break. I say “like, you know…” and then I keep starting every sentence with the word “apparently.” ‘Say something interesting! Something witty!’ I think to myself. I say, “I feel like I’m getting dumber and less interesting the older I get.” He says, “You are. Ha! Just kidding.” There’s a long pause. I can’t think of anything else to say, and then I drop a fork on the floor. “What was that,” he asks. “I dropped a fork,” I say. “Oh.” Another long pause. “Well, I’ve gotta go,” he says.

The Dumb Day seems to stretch on and on. I forget where I set down my phone, and when I find it, I can’t remember who I wanted to call. My roommate asks me why the oven is on, and I realize I forgot to turn it off after baking mozzarella marinara chicken patties. I keep knocking over cups and boxes. I forget where I left my keys, then forget why I wanted to go out in the first place. It’s got to be brain chemistry, some random combination of foods, beverages, sleep cycles, UV light exposure, and humidity that has crippled cognitive function. Maybe if I drink coffee, chew gum, and complete a crossword, I might reverse the descent into dumbness, but I doubt it.

Disillusioned, I turn on Horizon, a science documentary series on the BBC, and suddenly, I’m not just dumb, I’m a Neanderthal, a primate when compared to a scientist constructing mathematical theories about gravitons and dark matter, a physicist working on a particle accelerator, or a neurologist who can induce creativity via radio waves. Their eyes glitter with secret knowledge held only by the supergenius, the unfathomably colossal intellect. I watch a physicist present mind blowing ideas about the make-up of the quantum world using fruit — this pear is a proton, this grape is a top quark, this squash is a graviton — and I think, ‘I am so dumb, the only way he can make me understand these concepts is via a fruit analogy.’

This happens to me about once every couple weeks — The Dumb Day, the day when my self-esteem drops to its lowest, when I realize I can’t think of anything to say to justify my existence on this planet, and I must resign myself to a life spent in a career like “cashier” or “data entry.” At least, I think it’s once every couple weeks. It’s hard to tell whether it’s a day or my whole life because my memories of the Dumb Days are so vivid, they overshadow all the days I wasn’t dumb. Oh, the horror of having a perfect eidetic memory, but only for all the times I said or did something monumentally stupid.


http://thoughtcatalog.com/2012/the-dumb-day/

It chooses you (2011) - Miranda July


In my paranoid world every storekeeper thinks I'm stealing, every man thinks I'm a prostitute or a lesbian, every woman thinks I'm a lesbian or arrogant, and every child and animal sees the real me and it is evil.
(p.11)


This sometimes happens when I'm faced with actualities - it's like déjà vu, but instead of the sensation that this has happened before, I'm suffused with the awareness that this is happening for the first time, that all the other times were in my head.
(pp. 14-17)


So we said goodbye to Michael, nervously heaping on parting graces, and silently rode the elevator back down to the first floor. We stepped out onto sunny Hollywood Boulevard, a street I drive down every day. Now when I drove past this building I would always know that Michael was in there, living on Social Security benefits, enjoying life and desiring only one last thing - to transform into a woman. His conviction ignited me, I felt light and alert. Evidence of his faith in this almost-impossible challenge was everywhere : the pink blouse, the makeup littering the bathroom, the handmade dildoesque wig stand. These were not signals of defeat. This was not someone who was getting sleepy at the end of his journey ; in fact, everything he had lived through made him certain of what mattered now.
(p. 26)


It occurred to me that everyone's story matters to themselves, so the more I listened, the more she wanted to talk.
(p. 35)


It would require constant vigilance to not replace each person with my own fictional version of them.
(p. 40)


As I left his I room I said something like "Maybe I'll see you around," as if our generation all liked to congregate at one coffee shop.
But the moment i got back in my car I knew I would never see him again, ever. It suddenly seemed obvious to me that the whole world, and especially Los Angeles, was designed to protect me from these people I was meeting. There was no law against knowing them, but it wouldn't happen. LA isn't a walking city, or a subway city, so if someone isn't in my house or my car we'll never be together, not even for a moment. And just to be absolutely sure of that, when I leave my car my iPhone escorts me, letting everyone else in the post office know that I'm not really with them, I'm with my own people, who are so hilarious that I can't help smiling to myself as I text them back.
(pp. 56-57)


At age sixty-five, an age so far past young as to be almost unfeminine, a woman had decided to photograph herself every single day. It was immediately one of my favorite works of art, all the more significant because she wasn't Sophie Calle of Tracey Emin. She knew no one would clamor for the three rooms' worth of albums ; their value was entirely self-defined. And though of course I wished I had somehow saved the albums, the performance had to end with her dying and the collection being thrown into the dumpster. It was the ending that really made you think.
(p.111)


I'm not especially terrific with numbers, so it was as if he'd just thrown some confetti in the air and called it words.
(p.120)


I’d had a similarly groundbreaking revelation twenty-five years earlier, when I was nine. The epiphany came one night, just before I fell asleep: I would make an entire city out of cereal boxes. I’d collect the boxes over months and I’d paint them, hundreds of them, stores and streets and houses and freeways, forming a whole little world that would be an accurate representation of my hometown, Berkeley (although I wasn’t totally married to the specifics yet—it might be better to make it more of an Everytown, USA, since geography wasn’t my strong suit). The city would take up the whole basement floor and I would bring special people down there, to the basement, and turn on the lights and, boom, their minds would be blown to pieces. After passionately nursing this idea for about an hour, I suddenly had another idea: No I wouldn’t. Of course I wouldn’t make an entire city out of cereal boxes in the basement. The moment I had this second thought, I knew this was the real one. But I also felt certain that the thought itself was the only thing that had stopped me, like a witch’s curse—or, no like the witch hunters, the small-minded, fearful Local Authorities.
From then on to this very moment, I had done everything I could to avoid them, but after almost three superstitious decades I'd come to realize that the Local Authorities are always there,  inside and outside, and they get most riled up when I begin to change. Each time I feel something new, the Local Authorities step in and gently encourage me to burn myself alive.
(pp.178-179)


I'd could call her right now and ask. It almost hurt, remembering that Joe and Carolyn were a part of the world, surrounded by an infinite number of simultaneous stories. I supposed this was one reason why people got married, to make a fiction that was tellable. It wasn't just movies that couldn't contain the full cast of characters - it was us.
(p.216)

Extremely Loud and Incredibly Close (2005) - Jonathan Safran Foer



She also gave me Grandpa's camera, which I loved for two reasons. I asked why he didn't take it with him when he left her. She said, "Maybe he wanted you to have it." I said, "But I was negative-thirty years old." She said, "Still."
(p. 3)



In bed that night I invented a special drain that would be underneath every pillow in New York, and would connect to the reservoir. Whenever people cried themselves to sleep, the tears would all go to the same place, and in the morning the weatherman could report if the water level of the Reservoir of Tears had gone up or down, and you could know if New York is in heavy boots.
(p. 38)


That secret was a hole in the middle of me that every happy thing fell into.
(p. 71)


Time was passing by like a hand waving from a train that I wanted to be on.
(p. 224)


We got at the end of the line for the elevator.
I looked at everyone and wondered where they came from, and who they missed, and what they were sorry for.
(p. 247)


It broke my heart into more pieces that my heart was made of.
(pas noté la page)

La lenteur (1995) - Milan Kundera

"Il y a un lien secret entre la lenteur et la mémoire, entre la vitesse et l'oubli. Évoquons une situation on ne peut plus banale : un homme marche dans la rue. Soudain, il veut se rappeler quelque chose, mais le souvenir lui échappe. A ce moment, machinalement, il ralentit son pas. Par contre, quelqu'un qui essaie d'oublier un incident pénible qu'il vient de vivre accélère à son insu l'allure de sa marche comme s'il voulait vite s'éloigner de ce qui se trouve, dans le temps, encore trop proche de lui.
Dans la mathématique existentielle cette expérience prend la forme de deux équations élémentaires : le degré de la lenteur est directement proportionnel à l'intensité de la mémoire ; le degré de la vitesse est directement proportionnel à l'intensité de l'oubli."
(pp. 44-45)

"Cette possibilité suit comme une ombre tout un chacun et change le caractère de sa vie ; car (et c'est une autre définition élémentaire bien connue de la mathématique existentielle) chaque nouvelle possibilité qu'a l'existence, même celle qui est la moins probable, transforme l'existence tout entière."
(p. 47)

Je ne sais pas parler (2010) - Franz Bartelt


"Il n'existe pas de matière plus malléable que la mémoire, et plus docile devant nos espérances. On vit moins lourdement la pire misère si on peut se targuer d'avoir vécu la plus riche opulence.
Les bonheurs du mensonge qu'on se doit pour continuer d'être compensent amplement les vérités tristes qu'on subit jour après jour et qui nous interdisent peu à peu d'exister"
(p. 170)


"Quand on donne de la réalité à l'écriture, elle la transforme en littérature. C'est ce que j'ai fait. A tort. Sans savoir que j'imitais ma mère, sur le principe du moins. Sa littérature vaut la mienne. Nous ne savons plus ni l'un ni l'autre à quel moment nous avons commencé à mentir."
(p. 172)

Du côté de chez Swann (1913) - Marcel Proust


"Il en est ainsi de notre passé. C'est peine perdue que nous cherchions à l'évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas.

Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n'était pas le théâtre et la drame de mon coucher n'existait plus pour moi, quand un jour d'hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j'avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d'abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d'un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse : ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi. J'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D'où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu'elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu'elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D'où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l'appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m'apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m'arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n'est pas en lui, mais en moi. Il l'y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact à ma disposition, tout à l'heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C'est à lui de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l'esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n'est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière."