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Franny and Zooey (1961) - J.D. Salinger
The rest, with very little exaggeration, was books. Meant-to-be-picked-up books. Permanently-left-behind books. Uncertain-what-to-do-with books. But books, books. Tall cases lined three walls of the room, filled to and beyond capacity. The overflow had been piled in stacks on the floor. There was little space left for walking, and none whatever for pacing. A stranger with a flair for cocktail party descriptive prose might have commented that the room, at a quick glance, looked as if it had once been tenanted by two struggling twelve-year-old lawyers or researchists.
(p. 117)
Espèces d'espaces (1974) - Georges Perec
Je vais
à la ligne. Je renvoie à une note en bas de page (1).
Je change de feuille.
_________________
1. J'aime beaucoup les renvois en bas de page, même
si je n'ai rien de particulier à y préciser.
(p. 23)
Les toits de Paris, couchés sur le dos, leurs petites pattes en l'air.
Raymond Queneau
(p. 119)
De temps en temps, pourtant, on devrait se demander où on (en) est : faire le point : pas seulement sur ses états d'âme, sa petite santé, ses ambitions, ses croyances et ses raisons d'être, mais sur sa seule position topographique, et non pas tellement par rapport aux axes cités plus haut, mais plutôt par rapport à un lieu ou à un être auquel on pense, ou auquel on se mettra à penser. Par exemple, lorsqu'on monte, aux Invalides, dans le car qui va vous conduire à Orly, se représenter la personne que l'on va attendre en train de passer à la verticale de Grenoble, essayer, tandis que le car se fraye un chemin difficile au milieu des embouteillages de l'avenue du Maine, de se figurer sa lente avancée sur une carte de France, la traversée de l'Ain, de la Saône-et-Loire, de la Nièvre et du Loiret... Ou bien, d'une manière plus systématique, s'interroger, en un moment précis de la journée, sur les positions qu'occupent, les uns par rapport aux autres et par rapport à vous, quelques-uns de vos amis : recenser les différences de niveaux (ceux qui, comme vous, vivent au premier étage, ceux qui vivent au cinquième, au onzième, etc.), les orientations, imaginer leur déplacement dans l'espace.
(pp. 164-165)
Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes.
(p. 180)
Errance (2000) - Raymond Depardon
"L'errant en quête du lieu acceptable se situe dans un espace très particulier, l'espace intermédiaire. A l'espace intermédiaire correspond en fait un temps intermédiaire, une temporalité que l'on pourrait qualifier de flottante. Ce temps flottant est le temps du regard sur l'histoire, où l'errant s'interroge sur le passé en même temps qu'il réfléchit sur son futur proche."
(p.12)
C'est un peu ça l'idée de l'errance : qu'il n'y ait plus de moments privilégiés, d'instants décisifs, d'instants exceptionnels, mais plutôt une quotidienneté.
(p.26)
J'ai photographié des choses qui d'ordinaire ne sont pas à photographier, qui ne sont pas interdites mais qui, a priori, ne présentent pas d'intérêt. Des lieux où l'on peut imaginer qu'un jour on s'est trouvé à attendre un autobus, à attendre quelqu'un, parce qu'on était en panne, que l'on a marché et on s'est assis sur un banc, ou en roulant avec une voiture, cette espèce d'observation silencieuse.
(p.36)
Dans un voyage on évolue, on change, on se transforme. Et souvent, on rentre et tout est annulé par le retour. Il faut essayer de garder des traces. C'est pour cette raison peut-être que j'ai envie de parler sur ces photos. C'est peut-être justement pour que tout cela ne soit pas annulé par le retour et la fin de l'errance, que cela ne reparte pas dans le vent, pour recommencer la prochaine fois, recommencer toujours cette insatisfaction, cette quête.
(pp.40-42)
"Elles révèlent une esthétique de l'émergence, d'une épiphanie, d'être parmi les choses et saisir leur âme dans l'apparent désordre."
(p.60)
On le voit bien d'ailleurs dans les vieux films, on le voit très bien dans les vieilles photos qui nous intéressent, qui nous touchent. On voit bien que l'intrigue ne joue pas, que même le sujet ne joue pas, qu c'est le moment, c'est quelque chose d'autre qui a dominé. Je pense que le sujet est un obstacle à la création photographique, comme il l'est à la création cinématographique. C'est la forme, c'est l'esthétique, c'est la force du regard. C'est de ça qu'on se souvient. Tous les écrivains voyageurs, Chatwin, Bouvier, ont fait des livres sans intrigue. Leur intrigue, c'était celle de leur vie quotidienne.
(p.64)
Le réel est tellement éphémère, c'est quelque chose qui ne peut jamais nous rassurer. On se demande parfois à quoi correspondent ces bobines qu'on aligne sur sa table de chevet le soir dans une chambre d'hôtel. Ce sont quelques secondes de notre vie quotidienne.
(p.68)
Ce qui était extraordinaire au XIXe siècle, c'est que les photographes allaient dans des endroits insensés, sur des falaises, ils participaient à des expéditions. Ils plaçaient souvent un personnage en haut des monuments par exemple, afin de donner l'échelle. Le personnage était accessoire, et à la fois il était très présent. [...]
Je me sens très proche du XIXe siècle. La simplicité des photographes du XIXe siècle, leur côté naïf, leur côté documentaire, leur côté "j'étais là" me plaisent. [...] C'est un constat très simple.
(p.162)
Le temps est donné dans les photos. Les gens souvent se trompent quand ils pensent que si je donne du temps dans mes films, c'est parce que je suis photographe. Ça n'a rien à voir. Dans mes photos, je donne du temps aussi. Le temps est quelque chose d'important pour moi.
(p.164)
"Quelle que soit notre destination, nous devons avoir partout la même nature et la même vertu qui nous est propre." Surtout ne pas fuir... C'est vrai que parfois, on fuit dans le travail, on fuit dans les voyages, on fuit quelque chose. Ça m'est arrivé, bien sûr. J'ai beaucoup travaillé, beaucoup voyagé; c'était une forme de fuite. Mais je crois que justement l'errance n'est pas la fuite.
(p.175)
Il y a beaucoup d'endroit où je voudrais retourner et confronter mon regard avec lui-même.
(p.179)
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Penser / Classer (1985) - Georges Perec
Dans "Douze regards obliques"
Sur un nombre impressionnant d'affiches apposées sur les encore récents abribus, trois bambins aux regards terriblement enfantins ont, pendant une ou deux semaines, vers octobre dernier, adéquatement mis en valeur les pull-overs, écharpes et bérets susdécrits : leurs poses, leurs expressions, leurs vêtures, leurs relations, aussi bien sur le plan de la mythologie publicitaire que sur celui de ce que l'on pouvait supposer être la réalité (leur existence en tant que modèles, le rôle qu'on leur faisait jouer, le rôle qu'ils se jouaient à eux-mêmes, l'entassement successif des investissements - psychiques et économiques - dont ils étaient en même temps l'enjeu et les moyens) me sont apparus comme une des manifestations les plus ignobles du monde dans lequel nous vivons."
"Les lieux d'une ruse"
En même temps s'instaura comme une faillite de ma mémoire : je me mis à avoir peur d'oublier, comme si, à moins de tout noter, je n'allais rien pouvoir retenir de la vie qui s'enfuyait. Chaque soir, scrupuleusement, avec une conscience maniaque, je me mis à tenir une espèce de journal : c'était tout le contraire d'un journal intime ; je n'y consignais que ce qui m'était arrivé d'"objectif" : l'heure de mon réveil, l'emploi de mon temps, mes déplacements, mes achats, le progrès - évalué en lignes ou en pages - de mon travail, les gens que j'avais rencontrés ou simplement aperçus, le détail du repas que j'avais fait le soir dans tel ou tel restaurant, mes lectures, les disques que j'avais écoutés, les films que j'avais vus, etc.
Cette panique de perdre mes traces s'accompagnait d'une fureur de conserver et de classer. Je gardais tout : les lettres avec leurs enveloppes, les contremarques de cinéma, les billets d'avions, les factures, les talons de chèques, les prospectus, les récépissés, les catalogues, les convocations, les hebdomadaires, les feutres secs, les briquets vides, et jusqu'à des quittances de gaz et d'électricité concernant un appartement que je n'habitais plus depuis six ans, et parfois je passais toute une journée à trier et à trier, imaginant un classement qui remplirait chaque année, chaque mois, chaque jour de ma vie."
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