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Franny and Zooey (1961) - J.D. Salinger




The rest, with very little exaggeration, was books. Meant-to-be-picked-up books. Permanently-left-behind books. Uncertain-what-to-do-with books. But books, books. Tall cases lined three walls of the room, filled to and beyond capacity. The overflow had been piled in stacks on the floor. There was little space left for walking, and none whatever for pacing. A stranger with a flair for cocktail party descriptive prose might have commented that the room, at a quick glance, looked as if it had once been tenanted by two struggling twelve-year-old lawyers or researchists.
(p. 117)

Manifeste de la poésie vécue (1994) - Alain Jouffroy



Un manifeste surgit d'un manque de parole et d'écoute. Il révèle ce qu'Amiel appelait une conscience consciente d'elle-même, porte l'attention sur ce dont on ne parle pas, ou trop peu, s'oppose en toutes lettres à une invivable domination. Écrivant un manifeste, on projette une idée, qu'on juge nécessaire, sur ce mur où il est plus que jamais "défendu d'afficher" ce dont on se sait le plus intimement convaincu, ce mur qui sépare chacun de tous au lieu d'être abattu par tous.
(p. 21)


Le premier point d'ancrage qui a disparu, c'est la croyance au pouvoir de la poésie dans la vie.
(p. 23)


Ce qui résiste le plus, c'est notre extraordinaire tendance à l'aveuglement. Nos paupières sont distraction de nos pupilles et paupières. Et cela, dans un temps où, dans les mégapoles, la lumières est envahie par ce gris plombé qui pétrifie l'espace et le temps tous les dimanches après-midi, un temps où les fenêtres allumées en pleine nuit se font partout de plus en plus rares.
(p. 30)


Peindre non la chose, mais l'effet qu'elle produit.
(p. 33)


L'utopie qui m'anime consiste à restituer une part plus grande de la réalité du monde, des univers visibles et invisibles qui le composent, à l'intérieur même de chaque geste, de chaque action-création poétique.
(p. 47)


Je considère que les pages des livres sont les lieux de rencontres réelles avec des individus qui, sans leur lecture, vivraient leur propre pensée comme une insupportable séparation.
(p. 48)


Un poète n'a pas une obligation d'écriture. Il n'a qu'une obligation de regard.


Le regard est cette interrogation inlassable, qui met en contact l'appréhension que nous avons du monde avec le monde lui-même.

Une révolution permanente du regard est la condition de la réalisation dans la vie.
(p. 55)

Gestes et opinions du Dr Faustroll, 'pataphysicien (1911) - Alfred Jarry



La pataphysique, dont l'étymologie doit s'écrire 'epi (meta ta fusika) et l'orthographe réelle 'pataphysique, précédé d'une apostrophe, afin d'éviter un facile calembour, est la science de ce qui se surajoute à la métaphysique, soit en elle-même, soit hors d'elle-même, s'étendant aussi loin au delà de celle-ci que celle-ci au delà de la physique. Ex.: l'épiphénomène étant souvent l'accident, la pataphysique sera surtout la science que du général. Elle étudiera les lois qui régissent les exceptions, et expliquera l'univers supplémentaire à celui-ci; ou moins ambitieusement décrira un univers que l'on peut voir et que peut-être l'on doit voir à la place du traditionnel, les lois que l'on a cru découvrir de l'univers traditionnel étant des corrélations d'exceptions aussi, quoique plus fréquentes, en tous cas de faits accidentels qui, se réduisant à des exceptions peu exceptionnelles, n'ont même pas l'attrait de la singularité.
(p. 35)



Il pâtit de la gourme en son enfance, et sa nourrice, qui était vieille à ce point qu’on obtenait de ses conseils des selles anormales, lui prédit que c’était un signe comme quoi il ne pourrait dissimuler aux hommes
(p. 49)



La température de l'île est modérée selon la consultation de thermomètres appelés sirènes. Au solstice d’hiver, la sonorité atmosphérique tombe du jurement du chat au vrombissement de la guêpe, du bourdon et à la vibration d’aile de mouche. Au solstice d’été, toutes les plantes susnommées fleurissent, jusqu’à la chaleur suraiguë du vol des insectes au-dessus des herbes de notre terre. La nuit, Saturne y choque son sistre en son anneau. Le soleil et la lune y éclatent, à l’aube et au crépuscule, comme des cymbales divorcées.
(p. 79)



Maintenant, si vous êtes curieux de savoir pourquoi dans la rue, où la tête horrible se multiplie devant tous les véhicules, je suis rarement incité au meurtre, je répondrai qu’un signal, pour être entendu, veut être isolé, et qu’une multitude n’a pas qualité pour donner un ordre ; et de même que pour moi mille tambours ne font pas autant de bruit qu’un seul tambour, et que mille intelligences forment une cohue mue par l’instinct, un individu n’est pas pour moi un individu, qui se présente en même temps que plusieurs de ses pareils, et je soutiens qu’une tête n’est une tête que séparée de son corps.
(p. 98)



Le corps est un véhicule plus nécessaire parce qu'il soutient les vêtements, et, par les vêtements, des poches. J'avais oublié dans mes poches mon centimètre, copie authentique en laiton de l'étalon traditionnel, plus portative que la terre ou même le quadrant terrestre,  et qui permet aux âmes errantes et posthumes des savants interplanétaires de ne plus s'occuper de ce vieux globe ni même du C.G.S., en ce qui concerne leurs mesures d'étendue, grâce à MM. Méchain et Delambre.
(pp. 146-147)

Comment voyager avec un saumon (1992) - Umberto Eco



A part ça, vous avez la lavasse. Généralement composé de chicorée pourrie, d'ossements de cadavres et de quelques grains de café récupérés parmi les déchets d'un hôpital pour syphilitiques, il est reconnaissable à son incomparable arôme de pieds marinés dans de l'eau de vaisselle.
(p. 53)



En somme, et pour conclure, la règle d'or du présentateur de catalogue d'art est de décrire l'oeuvre de manière que la description s'applique non seulement à d'autres tableaux mais aussi à l'expérience que l'on a en regardant la vitrine d'un boulanger. Si le PDC écrit "Dans les tableaux de Delacroûte, la perception des formes n'est jamais adéquation inerte à la donnée de la sensation. Delacroûte nous dit qu'il n'est point de perception qui ne soit interprétation et travail, et que le passage du senti au perçu est activité, praxis, être-dans-le-monde comme construction d'Abschattungen découpées intentionnellement dans la chair même de la chose-en-soi", le lecteur reconnaît la vérité de Delacroûte car elle correspond aux mécanismes grâce auxquels il distingue, chez le boulanger, un pain de campagne d'un bâtard.
(p. 116)



Au début, les médias nous ont persuadés que l'imaginaire était réel, maintenant ils nous convainquent que le réel est imaginaire, et plus les écrans télé nous donnent à voir de la réalité, plus le quotidien devient cinématographique. Jusqu'à ce que nous en arrivions à penser - ainsi que le voulaient certains philosophes - que nous sommes seuls au monde, et que tout le reste est le film que Dieu ou un malin génie nous projette devant les yeux.
(p. 139)



Une telle montre permettrait de ne plus prendre en compte le monde extérieur. Il suffirait de la consulter toute notre vie durant, et le temps raconté par elle se transformerait, passant d'une image immobile de l'éternité à une éternité en acte, où le temps ne serait qu'une fabuleuse hallucination produite par ce miroir magique.
(p. 164)



En outre, certains citrons siciliens présentent un camaïeu chromatique strictement identique à celui des canaris portugais, on a la preuve que la méthode chromatico-naturaliste pour la nomenclature des couleurs ne présente aucune garantie scientifique.
(p. 255)

Trout Fishing in America (1961) - Richard Brautigan




The sun was like a huge fifty-cent piece that someone had poured kerosene on and then had lit with a match and said, "Here, hold this while I go get a newpaper," and put the coin in my hand, but never came back.
(p. 6)


A little ways up from the shack was an outhouse with its door flung violently open. The inside of the house was exposed like a human face and the outhouse seemed to say, "The old guy who built me crapped in here 9,745 times and he's dead now and I don't want anyone else to touch me. He was a good guy. He built me with loving care. Leave me alone. I'm a monument now to a good ass gone under. If you have to crap, go in the bushes like the deer."
(p. 7)


He created his own Kool-Aid reality and was able to illuminate himself by it.
(p. 10)


When the hammer clicked back, the rat paused between bites and looked out of the corner of its eye. First at the pistol and then at the man. It was a kinf of friendly look as if to say, "When my mother was young she sang like Deanna Durbin."
The man pulled the trigger.
He had no sense of humor.
(p. 13)


I guess it's only reasonable that people, when they get the chance, would want to shoot some stove sitting in the woods.
(p. 62)


Then I wiped the puke off my clothes and for some strange reason suddenly it was a perfect time, there at Mushroom Springs, to wonder whatever happened to the Zoot suit.
(p. 78)


She was soon running around with a big cutthroat trout in her hands, carrying it like a harp on her way to a concert - ten minutes late with no bus in sight and no taxi either.
(p. 79)


In the summer Id' thow endless cords of wood into her basement until I was silly in the head and everything looked like wood, even clouds in the sky and cars parked on the street and cats.
(p. 82)

Espèces d'espaces (1974) - Georges Perec


                                                                         Je vais
   à la ligne. Je renvoie à une note en bas de page (1).
                                                    Je change de feuille.
_________________
1. J'aime beaucoup les renvois en bas de page, même
si je n'ai rien de particulier à y préciser.

(p. 23)



Les toits de Paris, couchés sur le dos, leurs petites pattes en l'air.
Raymond Queneau
(p. 119)



De temps en temps, pourtant, on devrait se demander où on (en) est : faire le point : pas seulement sur ses états d'âme, sa petite santé, ses ambitions, ses croyances et ses raisons d'être, mais sur sa seule position topographique, et non pas tellement par rapport aux axes cités plus haut, mais plutôt par rapport à un lieu ou à un être auquel on pense, ou auquel on se mettra à penser. Par exemple, lorsqu'on monte, aux Invalides, dans le car qui va vous conduire à Orly, se représenter la personne que l'on va attendre en train de passer à la verticale de Grenoble, essayer, tandis que le car se fraye un chemin difficile au milieu des embouteillages de l'avenue du Maine, de se figurer sa lente avancée sur une carte de France, la traversée de l'Ain, de la Saône-et-Loire, de la Nièvre et du Loiret... Ou bien, d'une manière plus systématique, s'interroger, en un moment précis de la journée, sur les positions qu'occupent, les uns par rapport aux autres et par rapport à vous, quelques-uns de vos amis : recenser les différences de niveaux (ceux qui, comme vous, vivent au premier étage, ceux qui vivent au cinquième, au onzième, etc.), les orientations, imaginer leur déplacement dans l'espace.
(pp. 164-165)



Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes.
(p. 180)

L'Aleph (1962) - Jorge Luis Borges


Je pensai qu'Argos et moi appartenions à des univers disctincs; je pensai que nos perceptions étaient identiques, mais qu'Argos les combinait de façon différente et construisait avec elles d'autres objets; je pensai qu'il n'existait peut-être pas d'objet pour lui, mais un va-et-vient continuel et vertigineux d'impressions d'une extrême brièveté. Je pensai à un monde sans mémoire, sans durée; j'examinai la possibilité d'un langage qui ignorerait les substantifs, un langage de verbes impersonnels et d'épithètes indéclinables. Ainsi mouraient les jours et, avec les jours les années, pourtant quelque chose de pareil au bonheur arriva un matin.
(p.27)


C'est peut-être la conséquence de l'abus des détails circonstanciels, procédé que j'ai appris chez les poètes et qui fait tout paraître faux; car pareils détails abondent bien dans la réalité, mais nullement dans la mémoire qu'on en a...
(p.34)


Je n'oublierai pas non plus le soliloque Rosencrantz parle avec l'Ange, dans lequel un usurier de Londres du XVIe siècle veut vainement, à l'heure de sa mort, justifier ses fautes, sans soupçonner que la secrète justification de sa vie est d'avoir inspiré à l'un de ses clients (qu'il a vu une seule fois et dont il ne souvient pas) le caractère de Shylock.
(p.111)


Il crut percevoir obscurément que le passé est la substance dont le temps est fait; c'est pourquoi celui-ci se transforme aussitôt en passé.
(p.177)


Son activité mentale est continue, passionnée, et complètement insignifiante. Il abonde en analogies inutilisables et en scrupules oiseux.
(p.193)

Books v. cigarettes (1946) - George Orwell






I have also listed at their full price the books that have been given to me, and those that I have temporarily borrowed, or borrowed and kept. This is because book-giving, book-borrowing and book-stealing more or less even out.
(p.2)



Many of the people who came tu us were of the kind who would be a nuisance anywhere but have special opportunities in a bookshop. For example, the dear old lady who "wants a book for an invalid" (a very common demand, that) and the other dear old lady who read such a nice book in 1897 and wonders whether you can find her a copy. Unfortunately she doesn't remember the title or the author's name or what the book was about, but she does remember that it had a red cover.
(p.8)



At present we know only that the imagination, like certain wild animals, will not breed in captivity. Any writer or journalist who denies that fact - and nearly all the current praise of the Soviet Union contains or implies such a denial - is, in effect, demanding his own destruction.
(p.41)



I did not question the prevailing standards, because so far as I could see there were no others. How could the rich, the strong, the elegant, the fashionable, the powerful, be in the wrong ? It was their world, and the rules they made for it must be the right ones. And yet from a very early age I was aware of the impossibility of any subjective conformity. Always at the centre of my heart the inner self seemed to be awake, pointing out the difference between the moral obligation and the pyschological fact. It was the same in all matters, wordly or otherwordly.
(p.111)



At that time I could not see beyond the moral dilemma that is presented to the weak in a world governed by the strong : Break the rules, or perish. I did not see that in that case the weak have the right to make a different set of rules for themselves; because, even if such an idea had occurred to me, there was no one in my environment who could have confirmed me in it.
(p.115)



For years I had been resolved - unconsciously at first, but consciously later on - that when once my scholarship was won I would "slack off" and cram no longer.  This resolve, by the way, was so fully carried out that between the ages of thirteen and twenty-two or three I hardly ever did a stroke of available work.
(p.116)



"Good-bye," Flip's parting smile seemed to say; "it's not worth quarelling now. You haven't made much of a success on your time at St Cyprian's, have you ? And I don't suppose you'll get on awfully well at public school either. We made a mistake, really, in wasting our time and money on you. This kind of education hasn't much to offer to a boy with your background and your outlook. Oh don't think we don't understand you ! We know all about those ideas you have at the back of your head, we know you disbelieve in everything we've taught you, and we know you aren't in the least grateful for all we've done for you. But there's no use in bringing it all up now. We arent' responsible for you any longer, and we shan't be seeing you again . Let's just admit that you're one of our failures and part without ill-feeling. And so, good-bye".
That at least was what I read into her face.
(p.117)

Un homme qui dort (1967) - Georges Perec



Tu ne bouges pas. Tu ne bougeras pas. Un autre, un sosie, un double fantomatique et méticuleux fait, peut-être, à ta place, un à un, les gestes que tu ne fais plus : il se lève, se lave, se rase, se vêt, s'en va. Tu le laisses bondir dans les escaliers, courir dans la rue, attraper l'autobus au vol, arriver à l'heure dite, essoufflé, triomphant, aux portes de la salle.
(p.19)



Tu apprends à regarder les tableaux exposés dans les galeries de peinture comme s'ils étaient des bouts de murs, de plafonds, et les murs, les plafonds, comme s'ils étaient des toiles dont tu suis sans fatigue les dizaines, les milliers de chemins inexorables, texte que nul ne saurait déchiffrer, visages en décomposition.
(p.56)



Maintenant tu es le maître anonyme du monde, celui sur qui l'histoire n'a plus de prise, celui qui ne sent plus la pluie tomber, qui ne voit plus la nuit venir.
(p.95)



Tu as beau écouter, tendre l'oreille, l'appliquer contre la cloison, finalement, tu ne sais presque rien. Il semble que plus la précision de ta perception augmente, plus la certitude de tes interprétations diminue. Sans doute, ouvre-t-il ou ferme-t-il à tout instant des tiroirs, mais cela même n'est pas prouvé, rien n'empêche, par exemple, que, dans un but que tu ignores, ou même seulement pour te tromper, il ne frotte l'une contre l'autre deux planches, ou bien qu'il n'ouvre ou ne ferme effectivement un ou plusieurs tiroirs, mais pour rien, c'est-à-dire sans y mettre quelque chose, sans rien en sortir, seulement pour faire du bruit, ou parce qu'il aime le bruit des tiroirs qui s'ouvrent ou qui se ferment.
Sans doute sort-il chaque jour vers la fin de la matinée, mais tu n'es pas là pour t'en assurer et, de même tu sors parfois à la tombée de la nuit avant qu'il soit de retour ; peut-être même sait-il faire semblant de sortir, descendre quelques marches et remonter si doucement que, malgré tous tes efforts, tu ne peux plus percevoir sa présence. Sans doute prend-il de l'eau sur le palier, sans doute sa bouilloire siffle-t-elle quand l'eau vient à ébullition : mais c'est peut-être lui qui siffle, comment savoir ?
(pp.127-128)

Art Conteptuel, une entologie (2008) - Gauthier Herrmann, Fabrice Raymond, Fabien Vallos


"Le concept art, dit-il, est avant tout un art dont les concepts sont le matériau, de même que le son, par exemple, est le matériau de la musique. Dans la mesure où les concepts sont étroitement liés au langage, le concept art est une forme d'art dont le matériau est le langage." (Henry Flint)

Errance (2000) - Raymond Depardon





"L'errant en quête du lieu acceptable se situe dans un espace très particulier, l'espace intermédiaire. A l'espace intermédiaire correspond en fait un temps intermédiaire, une temporalité que l'on pourrait qualifier de flottante. Ce temps flottant est le temps du regard sur l'histoire, où l'errant s'interroge sur le passé en même temps qu'il réfléchit sur son futur proche."
(p.12)


C'est un peu ça l'idée de l'errance : qu'il n'y ait plus de moments privilégiés, d'instants décisifs, d'instants exceptionnels, mais plutôt une quotidienneté.
(p.26)


J'ai photographié des choses qui d'ordinaire ne sont pas à photographier, qui ne sont pas interdites mais qui, a priori, ne présentent pas d'intérêt. Des lieux où l'on peut imaginer qu'un jour on s'est trouvé à attendre un autobus, à attendre quelqu'un, parce qu'on était en panne, que l'on a marché et on s'est assis sur un banc, ou en roulant avec une voiture, cette espèce d'observation silencieuse.
(p.36)


Dans un voyage on évolue, on change, on se transforme. Et souvent, on rentre et tout est annulé par le retour. Il faut essayer de garder des traces. C'est pour cette raison peut-être que j'ai envie de parler sur ces photos. C'est peut-être justement pour que tout cela ne soit pas annulé par le retour et la fin de l'errance, que cela ne reparte pas dans le vent, pour recommencer la prochaine fois, recommencer toujours cette insatisfaction, cette quête.
(pp.40-42)


"Elles révèlent une esthétique de l'émergence, d'une épiphanie, d'être parmi les choses et saisir leur âme dans l'apparent désordre."
(p.60)


On le voit bien d'ailleurs dans les vieux films, on le voit très bien dans les vieilles photos qui nous intéressent, qui nous touchent. On voit bien que l'intrigue ne joue pas, que même le sujet ne joue pas, qu c'est le moment, c'est quelque chose d'autre qui a dominé. Je pense que le sujet est un obstacle à la création photographique, comme il l'est à la création cinématographique. C'est la forme, c'est l'esthétique, c'est la force du regard. C'est de ça qu'on se souvient. Tous les écrivains voyageurs, Chatwin, Bouvier, ont fait des livres sans intrigue. Leur intrigue, c'était celle de leur vie quotidienne.
(p.64)


Le réel est tellement éphémère, c'est quelque chose qui ne peut jamais nous rassurer. On se demande parfois à quoi correspondent ces bobines qu'on aligne sur sa table de chevet le soir dans une chambre d'hôtel. Ce sont quelques secondes de notre vie quotidienne.
(p.68)


Ce qui était extraordinaire au XIXe siècle, c'est que les photographes allaient dans des endroits insensés, sur des falaises,  ils participaient à des expéditions. Ils plaçaient souvent un personnage en haut des monuments par exemple, afin de donner l'échelle. Le personnage était accessoire, et à la fois il était très présent. [...]
Je me sens très proche du XIXe siècle. La simplicité des photographes du XIXe siècle, leur côté naïf, leur côté documentaire, leur côté "j'étais là" me plaisent. [...] C'est un constat très simple.
(p.162)


Le temps est donné dans les photos. Les gens souvent se trompent quand ils pensent que si je donne du temps dans mes films, c'est parce que je suis photographe. Ça n'a rien à voir. Dans mes photos, je donne du temps aussi. Le temps est quelque chose d'important pour moi.
(p.164)


"Quelle que soit notre destination, nous devons avoir partout la même nature et la même vertu qui nous est propre." Surtout ne pas fuir... C'est vrai que parfois, on fuit dans le travail, on fuit dans les voyages, on fuit quelque chose. Ça m'est arrivé, bien sûr. J'ai beaucoup travaillé, beaucoup voyagé; c'était une forme de fuite. Mais je crois que justement l'errance n'est pas la fuite.
(p.175)


Il y a beaucoup d'endroit où je voudrais retourner et confronter mon regard avec lui-même.
(p.179)

Chagrin d'école (2007) - Daniel Pennac

"Elles ignorent qu'elles s'adressent au plus jeune perceur de coffre de sa génération et que si leur représentation de l'avenir était fondée je ne serais pas au téléphone en train de les écouter mais en prison, à compter mes poux, conformément au film que dut projeter ma pauvre maman sur l'écran du futur quand elle apprit  que son fils de douze ans pillait les économies de la famille.
Alors, je tente une histoire drôle :
- Connaissez-vous le seul moyen de faire rire le bon Dieu ?
Hésitation au bout du fil.
- Racontez-lui vos projets."
(p.55)


"Or, c'est dans la conscience de son présent que l'individu se construit, pas en le fuyant."
(p. 88)


"C'est la pension qui m'a donné ce goût-là.  Il m'y fallait un monde à moi, ce fut celui des livres. Dans ma famille, j'avais surtout regardé les autres lire : mon père fumant sa pipe dans son fauteuil, sous le cône d'une lampe, passant distraitement son annulaire dans la raie impeccable de ses cheveux, un livre ouvert sur ses genoux croisés ; Bernard, dans notre chambre, allongé sur le côté, genoux repliés, sa main droite soutenant sa tête... Il y avait du bien-être dans ces attitudes. Au fond, c'est la physiologie du lecteur qui m'a poussé à lire. Peut-être n'ai-je lu, au début, que pour reproduire ces postures et en explorer d'autres. En lisant je me suis physiquement installé dans un bonheur qui dure toujours."
(pp. 99-100)


"Aucun doute, si le cancre que je fus était né il y a une quinzaine d'années et si sa mère n'avait pas cédé à ses moindres envies, il aurait pillé la caisse familiale, mais pour se faire des cadeaux à lui-même, cette fois ! Il se serait offert  un matériel d'évasion dernier cri, se serait laissé aspirer par son écran, s'y serait dilué pour surfer sur l'espace-temps, sans contrainte ni limite, sans horaire et sans horizon, il aurait chatté sans fin et sans propos avec d'autres lui-même. Il l'aurait adorée, cette époque qui, si elle ne garantit aucun avenir à ses mauvais élèves, est prodigue en machines qui leur permettent d'abolir le présent ! Il aurait été la proie idéale pour une société qui réussit cette prouesse : fabriquer des jeunes obèses en les désincarnant."
(p- 293)

The Dumb Day - Brad Pike

Some days I wake up, and I am dumb. Who wrote Margot at the Wedding? What’s the word for an erection lasting longer than four hours? What’s my roommate’s boyfriend’s name? I used to know this information, but it’s floated away, drifted into the ether to join all my other lost knowledge like the name of Jabba the Hutt’s father, the color of polar bear skin, and how electricity works (if the government revealed that electricity is actually magic, I would absolutely believe them). And it’s happened so fast, happened overnight. My God, I’ve spontaneously developed late-stage Alzheimer’s. One day, I am unspeakably impossibly brilliant, and the next, my brain’s delicate mechanisms are clogged with glue and gak. It’s as if while I was sleeping, my brain rotted like meat left in the sun for too long, as if someone started it in safe mode, as if a small child has been monkeying around with the buttons and levers. Lost in a mental fog, I stare at a Comcast pamphlet for five minutes. Eye amoebas drift across my vision. Somewhere nearby, William Shatner’s voice issues from a television. I think, ‘I am so dumb right now, I can hardly summon the mental energy to keep breathing.’

I find myself standing in the dark bathroom, staring into the mirror. What if I’ve always been this way, and I just never noticed before? What if this is actually a Smart Day, and I’ve suddenly become cognizant of my lack of cognition? Maybe this is the first day of the rest of my dumb life as a dumb man, thinking dumb thoughts and writing dumb things, only dumb things. ‘Everyone’s always known you were a dummy,’ I think to myself. ‘They were just too nice to tell you.’ But I can’t be dumb; I used the word cognizant and sometimes I use semicolons. ‘Dumb people use semicolons all the time,’ I think. ‘And using “pertinacious” in a sentence only means you know a word.’ But what if I use an em dash? — ‘No.’

A friend calls me, and I’m intensely aware of how dumb I sound. It’s as if I have nothing to say for myself, like I don’t have a thought in my head. I say “yeah” a lot. Then I find myself saying “it’s fine” over and over like someone on the verge of a mental break. I say “like, you know…” and then I keep starting every sentence with the word “apparently.” ‘Say something interesting! Something witty!’ I think to myself. I say, “I feel like I’m getting dumber and less interesting the older I get.” He says, “You are. Ha! Just kidding.” There’s a long pause. I can’t think of anything else to say, and then I drop a fork on the floor. “What was that,” he asks. “I dropped a fork,” I say. “Oh.” Another long pause. “Well, I’ve gotta go,” he says.

The Dumb Day seems to stretch on and on. I forget where I set down my phone, and when I find it, I can’t remember who I wanted to call. My roommate asks me why the oven is on, and I realize I forgot to turn it off after baking mozzarella marinara chicken patties. I keep knocking over cups and boxes. I forget where I left my keys, then forget why I wanted to go out in the first place. It’s got to be brain chemistry, some random combination of foods, beverages, sleep cycles, UV light exposure, and humidity that has crippled cognitive function. Maybe if I drink coffee, chew gum, and complete a crossword, I might reverse the descent into dumbness, but I doubt it.

Disillusioned, I turn on Horizon, a science documentary series on the BBC, and suddenly, I’m not just dumb, I’m a Neanderthal, a primate when compared to a scientist constructing mathematical theories about gravitons and dark matter, a physicist working on a particle accelerator, or a neurologist who can induce creativity via radio waves. Their eyes glitter with secret knowledge held only by the supergenius, the unfathomably colossal intellect. I watch a physicist present mind blowing ideas about the make-up of the quantum world using fruit — this pear is a proton, this grape is a top quark, this squash is a graviton — and I think, ‘I am so dumb, the only way he can make me understand these concepts is via a fruit analogy.’

This happens to me about once every couple weeks — The Dumb Day, the day when my self-esteem drops to its lowest, when I realize I can’t think of anything to say to justify my existence on this planet, and I must resign myself to a life spent in a career like “cashier” or “data entry.” At least, I think it’s once every couple weeks. It’s hard to tell whether it’s a day or my whole life because my memories of the Dumb Days are so vivid, they overshadow all the days I wasn’t dumb. Oh, the horror of having a perfect eidetic memory, but only for all the times I said or did something monumentally stupid.


http://thoughtcatalog.com/2012/the-dumb-day/

L'Amérique (1946) - Franz Kafka


"La loge communiquait, en outre, directement avec le vestibule par deux grandes fenêtres à guillotine derrière lesquelles se tenaient assis deux portiers sans aucun grade, constamment occupés à renseigner les clients sur les questions les plus diverses.
C'étaient des gens littéralement surmenés et Karl aurait parié que le portier en chef, tel qu'il le connaissait, s'était arrangé au cours de sa carrière pour ne pas passer par ces postes-là. Les deux hommes avaient toujours - on ne pouvait pas s'en rendre bien compte du dehors - au moins dix têtes de clients qui interrogeaient à leur guichet. Et avec ces dix questionneurs qui changeaient à tout instant, les langues faisaient parfois un tel méli-mélo qu'on les eût crus tous députés par une région différente. Il y en avait toujours plusieurs qui interrogeaient à la fois et d'autres qui parlaient entre eux. La plupart désiraient prendre ou déposer quelque chose dans la loge, aussi voyait-on toujours surgir des mains qui s'agitaient impatiemment au-dessus du tas.
L'un d'entre eux en voulait parfois à un journal qui se déployait alors subitement dans les airs, éclipsant un instant tous les visages de la fenêtre. Les deux portiers sans aucun grade devaient tenir tête à tout cela. Parler n'eût pas suffi pour cette tâche ardue : ils bavardaient comme des moulins à mots, surtout l'un d'entre eux, un homme sombre dont la barbe noire encadrait tout le visage et qui renseignait, renseignait, renseignait, sans jamais la moindre interruption. Il ne regardait ni la plaque du guichet sur laquelle il avait tout le temps à faire passer quelque chose, ni la tête des questionneurs; il regardait fixement devant lui, visiblement, pour ménager et concentrer toutes ses forces.
D'ailleurs la barbe gênait un peu la netteté de son discours, et Karl, pendant l'instant qu'il resta près de lui, ne put saisir que fort peu de ses paroles : peut-être était-ce d'ailleurs de langues étrangères que l'employé s'était servi, bien qu'elles sonnassent assez anglais. Ce qui ajoutait à la confusion, c'était que les renseignements se suivaient de si près qu'ils débordaient les uns sur les autres et que les questionneurs restaient parfois un bon moment à écouter encore avec une attention passionnée, pensant qu'il s'agissait toujours de leur affaire, pour s'apercevoir à la fin qu'elle était déjà liquidée.
Il fallait s'habituer aussi à la méthode du portier sans aucun grade qui ne se faisait jamais répéter les questions, même si elles étaient inintelligibles dans leur ensemble et que le doute de l'auditeur ne pût porter que sur un détail; un imperceptible hochement de tête trahissait seul, alors, que le portier sans barbe n'avait pas l'intention de répondre à cette question, et c'était affaire au client de découvrir sa propre erreur et de mieux formuler sa demande. C'était surtout là ce qui faisait passer tant de temps à bien des gens devant le guichet.
Pour aider les portiers sans grade, on leur avait attribué à chacun un groom  qui allait leur chercher au galop, sur les rayons ou dans diverses caisses, ce dont ils avaient besoin sur le moment. C'étaient les postes les mieux payés mais aussi les plus fatigants que les jeunes garçons pussent trouver à l'hôtel; ils étaient même plus pénibles en un sens que ceux des portiers sans aucun grade, car les portiers sans aucun grade n'avaient qu'à réfléchir et à parler alors que les grooms devaient courir en même temps qu'ils réfléchissaient. S'ils n'apportaient pas ce qu'on avait demandé, le portier sans aucun grade ne pouvait naturellement pas, avec les clients qui pressaient, perdre son temps à donner aux grooms des explications minutieuses, il jetait tout simplement par terre, d'un revers de main, ce que le groom avait déposé sur la table.
Ce qui était très intéressant, c'était la relève de ces portiers, à laquelle Karl put assister quelques instants après son entrée. Elle devait naturellement se faire assez fréquemment, au moins dans la journée,  car personne n'aurait pu sans doute tenir plus d'une heure derrière le guichet. Une cloche sonnait pour l'annoncer et on voyait pénétrer aussitôt, par une porte latérale, les deux portiers sans aucun grade dont le tour de rôle était venu, chacun escorté de son groom. Ils se postaient passivement près du guichet et considéraient un moment les gens qui attendaient dehors pour savoir exactement où en étaient les réponses. Dès que l'instant leur paraissait propice, ils frappaient sur l'épaule du portier à relever qui comprenait immédiatement, bien qu'il ne se fût occupé en rien jusque-là de ce qui se passait derrière lui. Tout cela se déroulait si rapidement que les clients en étaient souvent surpris et que parfois ils reculaient presque de peur à la vue du nouveau visage qui surgissait devant eux.
Les deux hommes relevés s'étiraient fortement, puis arrosaient d'eau leur tête brûlante sur deux cuvettes préparées à l'avance. Les deux grooms relevés n'avaient pas encore, eux, le droit de s'étirer, ils devaient d'abord s'occuper un instant de ramasser et de remettre en place les objets qui avaient été jetés sur le sol pendant leur service."
(pp. 229-231)