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Les fleurs bleues (1965) - Raymond Queneau








Il y a des rêves qui se déroulent comme des incidents sans importance, de la vie éveillée on ne retiendrait pas des choses comme ça et cependant ils intéressent lorsqu'on les saisit au matin se poussant en désordre contre la porte des paupières. Peut-être ai-je rêvé ?
(p.23)


- Les gens, continue Lalix, ils se croient des petites merveilles, tout ce qu'ils font, tout ce qu'ils sont. Ils s'attribuent une importance... Alors s'il fallait, par-dessus, encaisser le récit de leurs rêves, on n'en finirait plus.
(p.156)


- L'instruction ! Voyez ce que c'est, monsieur, que l'instruction. On apprend quelque chose à l'école, on se donne même du  mal, beaucoup de mal, pour apprendre quelque chose à l'école, et puis vingt ans après, ou même avant, ce n'est plus ça, les choses ont changé, on ne sait plus rien, alors vraiment ce n'était pas la peine. Aussi je préfère penser qu'apprendre.
(p.200)

Coming up for air (1939) - George Orwell



Practically everything worth doing was forbidden, in theory anyway. According to Mother, everything that a boy ever wants to do was ‘dangerous’. Swimming was dangerous, climbing trees was dangerous, and so were sliding, snowballing, hanging on behind carts, using catapults and squailers, and even fishing. All animals were dangerous, except Nailer, the two cats, and Jackie the bullfinch. Every animal had its special recognized methods of attacking you. Horses bit, bats got into your hair, earwigs got into your ears, swans broke your leg with a blow of their wings, bulls tossed you, and snakes ‘stung’. All snakes stung, according to Mother, and when I quoted the penny encyclopedia to the effect that they didn’t sting but bit, she only told me not to answer back. Lizards, slow-worms, toads, frogs, and newts also stung. All insects stung, except flies and blackbeetles. Practically all kinds of food, except the food you had at meals, were either poisonous or ‘bad for you’. Raw potatoes were deadly poison, and so were mushrooms unless you bought them at the greengrocer’s. Raw gooseberries gave you colic and raw raspberries gave you a skin-rash. If you had a bath after a meal you died of cramp, if you cut yourself between the thumb and forefinger you got lockjaw, and if you washed your hands in the water eggs were boiled in you got warts. Nearly everything in the shop was poisonous, which was why Mother had put the gate in the doorway. Cowcake was poisonous, and so was chicken corn, and so were mustard seed and Karswood poultry spice. Sweets were bad for you and eating between meals was bad for you, though curiously enough there were certain kinds of eating between meals that Mother always allowed. When she was making plum jam she used to let us eat the syrupy stuff that was skimmed off the top, and we used to gorge ourselves with it till we were sick.
(pp. 52-53)


If I tot up the account, I suppose I must admit that the war did me good as well as harm. At any rate that year of reading novels was the only real education, in the sense of book-learning, that I’ve ever had. It did certain things to my mind. It gave me an attitude, a kind of questioning attitude, which I probably wouldn’t have had if I’d gone through life in a normal sensible way. But—I wonder if you can understand this—the thing that really changed me, really made an impression on me, wasn’t so much the books I read as the rotten meaninglessness of the life I was leading.
(p.126)


It struck me that perhaps a lot of the people you see walking about are dead. We say that a man’s dead when his heart stops and not before. It seems a bit arbitrary. After all, parts of your body don’t stop working—hair goes on growing for years, for instance. Perhaps a man really dies when his brain stops, when he loses the power to take in a new idea. Old Porteous is like that. Wonderfully learned, wonderfully good taste—but he’s not capable of change. Just says the same things and thinks the same thoughts over and over again. There are a lot of people like that. Dead minds, stopped inside. Just keep moving backwards and forwards on the same little track, getting fainter all the time, like ghosts.
(p.168)

Manifeste de la poésie vécue (1994) - Alain Jouffroy



Un manifeste surgit d'un manque de parole et d'écoute. Il révèle ce qu'Amiel appelait une conscience consciente d'elle-même, porte l'attention sur ce dont on ne parle pas, ou trop peu, s'oppose en toutes lettres à une invivable domination. Écrivant un manifeste, on projette une idée, qu'on juge nécessaire, sur ce mur où il est plus que jamais "défendu d'afficher" ce dont on se sait le plus intimement convaincu, ce mur qui sépare chacun de tous au lieu d'être abattu par tous.
(p. 21)


Le premier point d'ancrage qui a disparu, c'est la croyance au pouvoir de la poésie dans la vie.
(p. 23)


Ce qui résiste le plus, c'est notre extraordinaire tendance à l'aveuglement. Nos paupières sont distraction de nos pupilles et paupières. Et cela, dans un temps où, dans les mégapoles, la lumières est envahie par ce gris plombé qui pétrifie l'espace et le temps tous les dimanches après-midi, un temps où les fenêtres allumées en pleine nuit se font partout de plus en plus rares.
(p. 30)


Peindre non la chose, mais l'effet qu'elle produit.
(p. 33)


L'utopie qui m'anime consiste à restituer une part plus grande de la réalité du monde, des univers visibles et invisibles qui le composent, à l'intérieur même de chaque geste, de chaque action-création poétique.
(p. 47)


Je considère que les pages des livres sont les lieux de rencontres réelles avec des individus qui, sans leur lecture, vivraient leur propre pensée comme une insupportable séparation.
(p. 48)


Un poète n'a pas une obligation d'écriture. Il n'a qu'une obligation de regard.


Le regard est cette interrogation inlassable, qui met en contact l'appréhension que nous avons du monde avec le monde lui-même.

Une révolution permanente du regard est la condition de la réalisation dans la vie.
(p. 55)

The old man and the sea (1952) - Ernest Hemingway







He was too simple to wonder when he had attained humility. But he knew he had attained it and he knew it was not disgraceful and it carried no loss of true pride.
(p. 9)


Then he was sorry for the great fish that had nothing to eat and hid determination to kill him never relaxed in his sorrow for him. How many people will he feed, he thought. But are they worthy to eat him ? No, of course not. There is no one worthy of eating him from the manner of his behaviour and his great dignity.
(p. 64)

Gestes et opinions du Dr Faustroll, 'pataphysicien (1911) - Alfred Jarry



La pataphysique, dont l'étymologie doit s'écrire 'epi (meta ta fusika) et l'orthographe réelle 'pataphysique, précédé d'une apostrophe, afin d'éviter un facile calembour, est la science de ce qui se surajoute à la métaphysique, soit en elle-même, soit hors d'elle-même, s'étendant aussi loin au delà de celle-ci que celle-ci au delà de la physique. Ex.: l'épiphénomène étant souvent l'accident, la pataphysique sera surtout la science que du général. Elle étudiera les lois qui régissent les exceptions, et expliquera l'univers supplémentaire à celui-ci; ou moins ambitieusement décrira un univers que l'on peut voir et que peut-être l'on doit voir à la place du traditionnel, les lois que l'on a cru découvrir de l'univers traditionnel étant des corrélations d'exceptions aussi, quoique plus fréquentes, en tous cas de faits accidentels qui, se réduisant à des exceptions peu exceptionnelles, n'ont même pas l'attrait de la singularité.
(p. 35)



Il pâtit de la gourme en son enfance, et sa nourrice, qui était vieille à ce point qu’on obtenait de ses conseils des selles anormales, lui prédit que c’était un signe comme quoi il ne pourrait dissimuler aux hommes
(p. 49)



La température de l'île est modérée selon la consultation de thermomètres appelés sirènes. Au solstice d’hiver, la sonorité atmosphérique tombe du jurement du chat au vrombissement de la guêpe, du bourdon et à la vibration d’aile de mouche. Au solstice d’été, toutes les plantes susnommées fleurissent, jusqu’à la chaleur suraiguë du vol des insectes au-dessus des herbes de notre terre. La nuit, Saturne y choque son sistre en son anneau. Le soleil et la lune y éclatent, à l’aube et au crépuscule, comme des cymbales divorcées.
(p. 79)



Maintenant, si vous êtes curieux de savoir pourquoi dans la rue, où la tête horrible se multiplie devant tous les véhicules, je suis rarement incité au meurtre, je répondrai qu’un signal, pour être entendu, veut être isolé, et qu’une multitude n’a pas qualité pour donner un ordre ; et de même que pour moi mille tambours ne font pas autant de bruit qu’un seul tambour, et que mille intelligences forment une cohue mue par l’instinct, un individu n’est pas pour moi un individu, qui se présente en même temps que plusieurs de ses pareils, et je soutiens qu’une tête n’est une tête que séparée de son corps.
(p. 98)



Le corps est un véhicule plus nécessaire parce qu'il soutient les vêtements, et, par les vêtements, des poches. J'avais oublié dans mes poches mon centimètre, copie authentique en laiton de l'étalon traditionnel, plus portative que la terre ou même le quadrant terrestre,  et qui permet aux âmes errantes et posthumes des savants interplanétaires de ne plus s'occuper de ce vieux globe ni même du C.G.S., en ce qui concerne leurs mesures d'étendue, grâce à MM. Méchain et Delambre.
(pp. 146-147)

Comment voyager avec un saumon (1992) - Umberto Eco



A part ça, vous avez la lavasse. Généralement composé de chicorée pourrie, d'ossements de cadavres et de quelques grains de café récupérés parmi les déchets d'un hôpital pour syphilitiques, il est reconnaissable à son incomparable arôme de pieds marinés dans de l'eau de vaisselle.
(p. 53)



En somme, et pour conclure, la règle d'or du présentateur de catalogue d'art est de décrire l'oeuvre de manière que la description s'applique non seulement à d'autres tableaux mais aussi à l'expérience que l'on a en regardant la vitrine d'un boulanger. Si le PDC écrit "Dans les tableaux de Delacroûte, la perception des formes n'est jamais adéquation inerte à la donnée de la sensation. Delacroûte nous dit qu'il n'est point de perception qui ne soit interprétation et travail, et que le passage du senti au perçu est activité, praxis, être-dans-le-monde comme construction d'Abschattungen découpées intentionnellement dans la chair même de la chose-en-soi", le lecteur reconnaît la vérité de Delacroûte car elle correspond aux mécanismes grâce auxquels il distingue, chez le boulanger, un pain de campagne d'un bâtard.
(p. 116)



Au début, les médias nous ont persuadés que l'imaginaire était réel, maintenant ils nous convainquent que le réel est imaginaire, et plus les écrans télé nous donnent à voir de la réalité, plus le quotidien devient cinématographique. Jusqu'à ce que nous en arrivions à penser - ainsi que le voulaient certains philosophes - que nous sommes seuls au monde, et que tout le reste est le film que Dieu ou un malin génie nous projette devant les yeux.
(p. 139)



Une telle montre permettrait de ne plus prendre en compte le monde extérieur. Il suffirait de la consulter toute notre vie durant, et le temps raconté par elle se transformerait, passant d'une image immobile de l'éternité à une éternité en acte, où le temps ne serait qu'une fabuleuse hallucination produite par ce miroir magique.
(p. 164)



En outre, certains citrons siciliens présentent un camaïeu chromatique strictement identique à celui des canaris portugais, on a la preuve que la méthode chromatico-naturaliste pour la nomenclature des couleurs ne présente aucune garantie scientifique.
(p. 255)

Trout Fishing in America (1961) - Richard Brautigan




The sun was like a huge fifty-cent piece that someone had poured kerosene on and then had lit with a match and said, "Here, hold this while I go get a newpaper," and put the coin in my hand, but never came back.
(p. 6)


A little ways up from the shack was an outhouse with its door flung violently open. The inside of the house was exposed like a human face and the outhouse seemed to say, "The old guy who built me crapped in here 9,745 times and he's dead now and I don't want anyone else to touch me. He was a good guy. He built me with loving care. Leave me alone. I'm a monument now to a good ass gone under. If you have to crap, go in the bushes like the deer."
(p. 7)


He created his own Kool-Aid reality and was able to illuminate himself by it.
(p. 10)


When the hammer clicked back, the rat paused between bites and looked out of the corner of its eye. First at the pistol and then at the man. It was a kinf of friendly look as if to say, "When my mother was young she sang like Deanna Durbin."
The man pulled the trigger.
He had no sense of humor.
(p. 13)


I guess it's only reasonable that people, when they get the chance, would want to shoot some stove sitting in the woods.
(p. 62)


Then I wiped the puke off my clothes and for some strange reason suddenly it was a perfect time, there at Mushroom Springs, to wonder whatever happened to the Zoot suit.
(p. 78)


She was soon running around with a big cutthroat trout in her hands, carrying it like a harp on her way to a concert - ten minutes late with no bus in sight and no taxi either.
(p. 79)


In the summer Id' thow endless cords of wood into her basement until I was silly in the head and everything looked like wood, even clouds in the sky and cars parked on the street and cats.
(p. 82)

Espèces d'espaces (1974) - Georges Perec


                                                                         Je vais
   à la ligne. Je renvoie à une note en bas de page (1).
                                                    Je change de feuille.
_________________
1. J'aime beaucoup les renvois en bas de page, même
si je n'ai rien de particulier à y préciser.

(p. 23)



Les toits de Paris, couchés sur le dos, leurs petites pattes en l'air.
Raymond Queneau
(p. 119)



De temps en temps, pourtant, on devrait se demander où on (en) est : faire le point : pas seulement sur ses états d'âme, sa petite santé, ses ambitions, ses croyances et ses raisons d'être, mais sur sa seule position topographique, et non pas tellement par rapport aux axes cités plus haut, mais plutôt par rapport à un lieu ou à un être auquel on pense, ou auquel on se mettra à penser. Par exemple, lorsqu'on monte, aux Invalides, dans le car qui va vous conduire à Orly, se représenter la personne que l'on va attendre en train de passer à la verticale de Grenoble, essayer, tandis que le car se fraye un chemin difficile au milieu des embouteillages de l'avenue du Maine, de se figurer sa lente avancée sur une carte de France, la traversée de l'Ain, de la Saône-et-Loire, de la Nièvre et du Loiret... Ou bien, d'une manière plus systématique, s'interroger, en un moment précis de la journée, sur les positions qu'occupent, les uns par rapport aux autres et par rapport à vous, quelques-uns de vos amis : recenser les différences de niveaux (ceux qui, comme vous, vivent au premier étage, ceux qui vivent au cinquième, au onzième, etc.), les orientations, imaginer leur déplacement dans l'espace.
(pp. 164-165)



Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes.
(p. 180)

Les belles images (1966) - Simone de Beauvoir







Pourquoi Jean-Charles plutôt que Lucien ? Le même vide se creusant parfois quand elle est avec l’un, avec l’autre ; seulement entre elle et Jean-Charles il y a les enfants, l’avenir, le foyer, un lien solide ; auprès de Lucien, quand elle ne ressent plus rien, elle se retrouve devant un étranger.
Mais si c’était lui qu’elle avait épousé. Ça ne serait ni mieux, ni plus mal, lui semble-t-il. Pourquoi un homme plutôt qu’un autre ? C’est bizarre. On se retrouve embringuée pour la vie avec un type parce que c’est lui qu’on a rencontré quand on avait 19 ans. Elle ne regrette pas que ç’ait été Jean-Charles, loin de là. Si vivant, si animé, des idées, des projets plein la tête, se passionnant pour ce qu'il fait, brillant, sympathique à tout le monde. Et fidèle, loyal, un beau corps, faisant bien l'amour et souvent. Il adore sa maison, ses enfants, et Laurence. D'une autre façon que Lucien, moins romantique, mais solide et touchante ; il a besoin de sa présence et de son accord, dès qu'elle lui semble triste ou seulement préoccupée, il s'affole. Le mari idéal. Elle se félicite de l’avoir épousé, lui et pas un autre ; mais tout de même elle s’étonne que ce soit si important et un hasard. Sans raison spéciale. (Mais tout est ainsi). Les histoires d’âmes sœurs, est-ce qu’on en rencontre ailleurs que dans les livres ? Même le vieux médecin que la mort de sa femme a tué : ça ne prouve pas qu'ils étaient vraiment faits l'un pour l'autre. "Aimer d’amour", dit papa. Est-ce que j’aime Jean-Charles, ai-je aimé Lucien - d’amour ? Elle a l’impression que les gens lui sont juxtaposés, ils n’habitent pas en elle ; sauf ses filles, mais ça doit être organique.
(pp. 66-67)



Laurence n'a aucune envie de se confier à Marthe. Et les mots seraient tout de suite trop gros. si elle disait : je m'inquiète pour maman, Catherine me pose des problèmes, Jean-Charles est d'une humeur de chien, j'ai une liaison qui me pèse, on pourrait croire qu'il y a dans sa tête une masse épaisse de préoccupations qui l'absorbent tout entière. En réalité, c'est là sans y être, c'est dans la couleur du jour. Elle y pense tout le temps, elle n'y pense jamais.
(p. 75)



Comme d'ordinaire, Laurence s'embrouille dans ses pensées ; elle est presque toujours d'un autre avis que celui qui parle, mais comme ils ne s'accordent pas entre eux, à force de les contredire elle se contredit elle-même. Bien que Mme Thirion soit une idiote patentée, je suis tentée de dire comme elle : ce qui est beau est beau ; ce qui est vrai est vrai. Mais que vaut cette opinion même ? D'où me vient-elle ? De papa, du lycée, de Mlle Houchet. A dix-huit ans, j'avais des convictions. Quelque chose lui en reste, pas grand-chose, plutôt une nostalgie. Elle doute de ses jugements : c'est tellement une question d'humeurs et de circonstances. Je suis à peine capable, quand je sors d'un cinéma, de dire si j'ai aimé le film ou non.
(p. 95)



Que faire ? Dès que cette question se pose, quel désarroi ! J'ai toujours été sur des rails. Jamais je n'ai rien décidé : pas même mon mariage ; ni mon métier ; ni mon histoire avec Lucien : elle s'est faite et défaite, malgré moi. Les choses m'arrivent, c'est tout.
(p. 119)



"On supporte, on supporte." Gilbert avait raison. On crie, on pleure, on se convulse comme s'il y avait dans la vie quelque chose digne de ces cris, ces larmes, ces agitations. Et ce n'est même pas vrai. Rien n'est irréparable parce que rien n'a d'importance. Pourquoi ne pas rester au lit toute sa vie ?
(p. 177)

The Great Gatsby (1925) - Francis Scott Fitzgerald


They knew that presently dinner would be over and a little later the evening  too would be over and casually put away. It was sharply different from the West, where an evening was hurried from phase to phase towards its close, in a continually disappointed anticipation or else in sheer nervous dread of the moment itself.
(p. 19)



There was a machine in the kitchen which could extract the juice of two hundred oranges in half an hour if a little button was pressed two hundred times by a butler's thumb.
(p. 45)



He smiled understandingly - much more than understandingly. It was one of those rare smiles with a quality of eternal reassurance in it, that you may come across four of five times in life. It faced - or seemed to face - the whole eternal world for an instant, and then concentrated on you with an irresistible prejudice in your favour. It understood, believed in you as you would like to believe in yourself, and assured you that it had precisely the impression of you that, at your best, you hoped to convey.  Precisely at that point it vanished - and I was looking at an elegant young round-neck, a year or two over thirty, whose elaborate formality of speech just missed being absurd.
(p. 54)



"Now you're started on the subject," she answered with a wan smile. "Well, he told me once he was an Oxford man."
A dim background started to take shape behind him, but at her next remark it faded away.
"However, I don't believe it."
(p. 55)



It is invariabely saddening to look through new eyes at things upon which you have expended your own powers of adjustment.
(p.111)


They had never been closer in their month of love, nor communicated more profoundly one with another, than when she brushed silent lips against his coat's shoulder or when he touched the end of her fingers, gently, as though she were asleep.
(p.156)

L'Aleph (1962) - Jorge Luis Borges


Je pensai qu'Argos et moi appartenions à des univers disctincs; je pensai que nos perceptions étaient identiques, mais qu'Argos les combinait de façon différente et construisait avec elles d'autres objets; je pensai qu'il n'existait peut-être pas d'objet pour lui, mais un va-et-vient continuel et vertigineux d'impressions d'une extrême brièveté. Je pensai à un monde sans mémoire, sans durée; j'examinai la possibilité d'un langage qui ignorerait les substantifs, un langage de verbes impersonnels et d'épithètes indéclinables. Ainsi mouraient les jours et, avec les jours les années, pourtant quelque chose de pareil au bonheur arriva un matin.
(p.27)


C'est peut-être la conséquence de l'abus des détails circonstanciels, procédé que j'ai appris chez les poètes et qui fait tout paraître faux; car pareils détails abondent bien dans la réalité, mais nullement dans la mémoire qu'on en a...
(p.34)


Je n'oublierai pas non plus le soliloque Rosencrantz parle avec l'Ange, dans lequel un usurier de Londres du XVIe siècle veut vainement, à l'heure de sa mort, justifier ses fautes, sans soupçonner que la secrète justification de sa vie est d'avoir inspiré à l'un de ses clients (qu'il a vu une seule fois et dont il ne souvient pas) le caractère de Shylock.
(p.111)


Il crut percevoir obscurément que le passé est la substance dont le temps est fait; c'est pourquoi celui-ci se transforme aussitôt en passé.
(p.177)


Son activité mentale est continue, passionnée, et complètement insignifiante. Il abonde en analogies inutilisables et en scrupules oiseux.
(p.193)

Books v. cigarettes (1946) - George Orwell






I have also listed at their full price the books that have been given to me, and those that I have temporarily borrowed, or borrowed and kept. This is because book-giving, book-borrowing and book-stealing more or less even out.
(p.2)



Many of the people who came tu us were of the kind who would be a nuisance anywhere but have special opportunities in a bookshop. For example, the dear old lady who "wants a book for an invalid" (a very common demand, that) and the other dear old lady who read such a nice book in 1897 and wonders whether you can find her a copy. Unfortunately she doesn't remember the title or the author's name or what the book was about, but she does remember that it had a red cover.
(p.8)



At present we know only that the imagination, like certain wild animals, will not breed in captivity. Any writer or journalist who denies that fact - and nearly all the current praise of the Soviet Union contains or implies such a denial - is, in effect, demanding his own destruction.
(p.41)



I did not question the prevailing standards, because so far as I could see there were no others. How could the rich, the strong, the elegant, the fashionable, the powerful, be in the wrong ? It was their world, and the rules they made for it must be the right ones. And yet from a very early age I was aware of the impossibility of any subjective conformity. Always at the centre of my heart the inner self seemed to be awake, pointing out the difference between the moral obligation and the pyschological fact. It was the same in all matters, wordly or otherwordly.
(p.111)



At that time I could not see beyond the moral dilemma that is presented to the weak in a world governed by the strong : Break the rules, or perish. I did not see that in that case the weak have the right to make a different set of rules for themselves; because, even if such an idea had occurred to me, there was no one in my environment who could have confirmed me in it.
(p.115)



For years I had been resolved - unconsciously at first, but consciously later on - that when once my scholarship was won I would "slack off" and cram no longer.  This resolve, by the way, was so fully carried out that between the ages of thirteen and twenty-two or three I hardly ever did a stroke of available work.
(p.116)



"Good-bye," Flip's parting smile seemed to say; "it's not worth quarelling now. You haven't made much of a success on your time at St Cyprian's, have you ? And I don't suppose you'll get on awfully well at public school either. We made a mistake, really, in wasting our time and money on you. This kind of education hasn't much to offer to a boy with your background and your outlook. Oh don't think we don't understand you ! We know all about those ideas you have at the back of your head, we know you disbelieve in everything we've taught you, and we know you aren't in the least grateful for all we've done for you. But there's no use in bringing it all up now. We arent' responsible for you any longer, and we shan't be seeing you again . Let's just admit that you're one of our failures and part without ill-feeling. And so, good-bye".
That at least was what I read into her face.
(p.117)

Art Conteptuel, une entologie (2008) - Gauthier Herrmann, Fabrice Raymond, Fabien Vallos


"Le concept art, dit-il, est avant tout un art dont les concepts sont le matériau, de même que le son, par exemple, est le matériau de la musique. Dans la mesure où les concepts sont étroitement liés au langage, le concept art est une forme d'art dont le matériau est le langage." (Henry Flint)

Errance (2000) - Raymond Depardon





"L'errant en quête du lieu acceptable se situe dans un espace très particulier, l'espace intermédiaire. A l'espace intermédiaire correspond en fait un temps intermédiaire, une temporalité que l'on pourrait qualifier de flottante. Ce temps flottant est le temps du regard sur l'histoire, où l'errant s'interroge sur le passé en même temps qu'il réfléchit sur son futur proche."
(p.12)


C'est un peu ça l'idée de l'errance : qu'il n'y ait plus de moments privilégiés, d'instants décisifs, d'instants exceptionnels, mais plutôt une quotidienneté.
(p.26)


J'ai photographié des choses qui d'ordinaire ne sont pas à photographier, qui ne sont pas interdites mais qui, a priori, ne présentent pas d'intérêt. Des lieux où l'on peut imaginer qu'un jour on s'est trouvé à attendre un autobus, à attendre quelqu'un, parce qu'on était en panne, que l'on a marché et on s'est assis sur un banc, ou en roulant avec une voiture, cette espèce d'observation silencieuse.
(p.36)


Dans un voyage on évolue, on change, on se transforme. Et souvent, on rentre et tout est annulé par le retour. Il faut essayer de garder des traces. C'est pour cette raison peut-être que j'ai envie de parler sur ces photos. C'est peut-être justement pour que tout cela ne soit pas annulé par le retour et la fin de l'errance, que cela ne reparte pas dans le vent, pour recommencer la prochaine fois, recommencer toujours cette insatisfaction, cette quête.
(pp.40-42)


"Elles révèlent une esthétique de l'émergence, d'une épiphanie, d'être parmi les choses et saisir leur âme dans l'apparent désordre."
(p.60)


On le voit bien d'ailleurs dans les vieux films, on le voit très bien dans les vieilles photos qui nous intéressent, qui nous touchent. On voit bien que l'intrigue ne joue pas, que même le sujet ne joue pas, qu c'est le moment, c'est quelque chose d'autre qui a dominé. Je pense que le sujet est un obstacle à la création photographique, comme il l'est à la création cinématographique. C'est la forme, c'est l'esthétique, c'est la force du regard. C'est de ça qu'on se souvient. Tous les écrivains voyageurs, Chatwin, Bouvier, ont fait des livres sans intrigue. Leur intrigue, c'était celle de leur vie quotidienne.
(p.64)


Le réel est tellement éphémère, c'est quelque chose qui ne peut jamais nous rassurer. On se demande parfois à quoi correspondent ces bobines qu'on aligne sur sa table de chevet le soir dans une chambre d'hôtel. Ce sont quelques secondes de notre vie quotidienne.
(p.68)


Ce qui était extraordinaire au XIXe siècle, c'est que les photographes allaient dans des endroits insensés, sur des falaises,  ils participaient à des expéditions. Ils plaçaient souvent un personnage en haut des monuments par exemple, afin de donner l'échelle. Le personnage était accessoire, et à la fois il était très présent. [...]
Je me sens très proche du XIXe siècle. La simplicité des photographes du XIXe siècle, leur côté naïf, leur côté documentaire, leur côté "j'étais là" me plaisent. [...] C'est un constat très simple.
(p.162)


Le temps est donné dans les photos. Les gens souvent se trompent quand ils pensent que si je donne du temps dans mes films, c'est parce que je suis photographe. Ça n'a rien à voir. Dans mes photos, je donne du temps aussi. Le temps est quelque chose d'important pour moi.
(p.164)


"Quelle que soit notre destination, nous devons avoir partout la même nature et la même vertu qui nous est propre." Surtout ne pas fuir... C'est vrai que parfois, on fuit dans le travail, on fuit dans les voyages, on fuit quelque chose. Ça m'est arrivé, bien sûr. J'ai beaucoup travaillé, beaucoup voyagé; c'était une forme de fuite. Mais je crois que justement l'errance n'est pas la fuite.
(p.175)


Il y a beaucoup d'endroit où je voudrais retourner et confronter mon regard avec lui-même.
(p.179)

Chagrin d'école (2007) - Daniel Pennac

"Elles ignorent qu'elles s'adressent au plus jeune perceur de coffre de sa génération et que si leur représentation de l'avenir était fondée je ne serais pas au téléphone en train de les écouter mais en prison, à compter mes poux, conformément au film que dut projeter ma pauvre maman sur l'écran du futur quand elle apprit  que son fils de douze ans pillait les économies de la famille.
Alors, je tente une histoire drôle :
- Connaissez-vous le seul moyen de faire rire le bon Dieu ?
Hésitation au bout du fil.
- Racontez-lui vos projets."
(p.55)


"Or, c'est dans la conscience de son présent que l'individu se construit, pas en le fuyant."
(p. 88)


"C'est la pension qui m'a donné ce goût-là.  Il m'y fallait un monde à moi, ce fut celui des livres. Dans ma famille, j'avais surtout regardé les autres lire : mon père fumant sa pipe dans son fauteuil, sous le cône d'une lampe, passant distraitement son annulaire dans la raie impeccable de ses cheveux, un livre ouvert sur ses genoux croisés ; Bernard, dans notre chambre, allongé sur le côté, genoux repliés, sa main droite soutenant sa tête... Il y avait du bien-être dans ces attitudes. Au fond, c'est la physiologie du lecteur qui m'a poussé à lire. Peut-être n'ai-je lu, au début, que pour reproduire ces postures et en explorer d'autres. En lisant je me suis physiquement installé dans un bonheur qui dure toujours."
(pp. 99-100)


"Aucun doute, si le cancre que je fus était né il y a une quinzaine d'années et si sa mère n'avait pas cédé à ses moindres envies, il aurait pillé la caisse familiale, mais pour se faire des cadeaux à lui-même, cette fois ! Il se serait offert  un matériel d'évasion dernier cri, se serait laissé aspirer par son écran, s'y serait dilué pour surfer sur l'espace-temps, sans contrainte ni limite, sans horaire et sans horizon, il aurait chatté sans fin et sans propos avec d'autres lui-même. Il l'aurait adorée, cette époque qui, si elle ne garantit aucun avenir à ses mauvais élèves, est prodigue en machines qui leur permettent d'abolir le présent ! Il aurait été la proie idéale pour une société qui réussit cette prouesse : fabriquer des jeunes obèses en les désincarnant."
(p- 293)

The Catcher in the Rye (1951) - J.D. Salinger



I took her dress over to the closet and hung it up for her. It was funny. It made me feel sort of sad when I hung it up. I thought of her going in a store and buying it, and nobody in the store knowing she was a prostitute and all. The salesman probably just thought she was a regular girl when she bought it. It made me feel sad as hell - I don't know why exactly.
(p.86)


 The best thing, though, in that museum was that everything always stayed right where it was. Nobody'd move. You could go there a hundred times, and that Eskimo would still be just finished catching those two fish, the birds would still be on their way south, the deers would still be drinking out of that water hole, with their pretty antlers and their pretty, skinny legs, and that squaw with the naked bosom would still be weaving that same blanket. Nobody'd be different. The only thing that would be different would be you. Not that you'd be so much older or anything. It wouldn't be that, exactly. You'd just be different, that's all. You'd have an overcoat on this time. Or the kid that was your partner in line the last time had got scarlet fever and you'd have a new partner. Or you'd have a substitute taking the class, instead of Miss Aigletinger. Or you'd heard your mother and father having a terrific fight in the bathroom. Or you'd just passed by one of those puddles in the street with gasoline rainbows in them. I mean you'd be different in some way - I can't explain what I mean. And even if I could, I'm not sure I'd feel like it.
(pp.109-110)


The whole thing was sort of funny, in a way, if you thought about it, and all of a sudden I did something I shouldn't have. I laughed. And I have one of these very loud, stupid laughs. I mean if I ever sat behing myself in a movie or something, I'd probably lean over and tell myself to please shut up. It made old Sally madder than ever.
(p.120)


Among other things, you'll find out that you're not the first person who was ever confused and frightened an even sickened by human behavior. You're by nos means alone on that score, you'll be excited and stimulated to know. Many, many men have been just as troubled morally and spiritually as you are right now. Happily, some of them kept records of their troubles. You'll learn from them - if you want to. Just as someday, if you have something to offer, someone will learn something from you. It's a beautiful reciprocal arragement. And it isn't education. It's history. It's poetry.
(p.170)

Selected Short Stories (1993) - Virginia Woolf


"Once she knows how to read there's only one thing you can teach her to believe in - and that is herself."
(p21, A Society)

The Dumb Day - Brad Pike

Some days I wake up, and I am dumb. Who wrote Margot at the Wedding? What’s the word for an erection lasting longer than four hours? What’s my roommate’s boyfriend’s name? I used to know this information, but it’s floated away, drifted into the ether to join all my other lost knowledge like the name of Jabba the Hutt’s father, the color of polar bear skin, and how electricity works (if the government revealed that electricity is actually magic, I would absolutely believe them). And it’s happened so fast, happened overnight. My God, I’ve spontaneously developed late-stage Alzheimer’s. One day, I am unspeakably impossibly brilliant, and the next, my brain’s delicate mechanisms are clogged with glue and gak. It’s as if while I was sleeping, my brain rotted like meat left in the sun for too long, as if someone started it in safe mode, as if a small child has been monkeying around with the buttons and levers. Lost in a mental fog, I stare at a Comcast pamphlet for five minutes. Eye amoebas drift across my vision. Somewhere nearby, William Shatner’s voice issues from a television. I think, ‘I am so dumb right now, I can hardly summon the mental energy to keep breathing.’

I find myself standing in the dark bathroom, staring into the mirror. What if I’ve always been this way, and I just never noticed before? What if this is actually a Smart Day, and I’ve suddenly become cognizant of my lack of cognition? Maybe this is the first day of the rest of my dumb life as a dumb man, thinking dumb thoughts and writing dumb things, only dumb things. ‘Everyone’s always known you were a dummy,’ I think to myself. ‘They were just too nice to tell you.’ But I can’t be dumb; I used the word cognizant and sometimes I use semicolons. ‘Dumb people use semicolons all the time,’ I think. ‘And using “pertinacious” in a sentence only means you know a word.’ But what if I use an em dash? — ‘No.’

A friend calls me, and I’m intensely aware of how dumb I sound. It’s as if I have nothing to say for myself, like I don’t have a thought in my head. I say “yeah” a lot. Then I find myself saying “it’s fine” over and over like someone on the verge of a mental break. I say “like, you know…” and then I keep starting every sentence with the word “apparently.” ‘Say something interesting! Something witty!’ I think to myself. I say, “I feel like I’m getting dumber and less interesting the older I get.” He says, “You are. Ha! Just kidding.” There’s a long pause. I can’t think of anything else to say, and then I drop a fork on the floor. “What was that,” he asks. “I dropped a fork,” I say. “Oh.” Another long pause. “Well, I’ve gotta go,” he says.

The Dumb Day seems to stretch on and on. I forget where I set down my phone, and when I find it, I can’t remember who I wanted to call. My roommate asks me why the oven is on, and I realize I forgot to turn it off after baking mozzarella marinara chicken patties. I keep knocking over cups and boxes. I forget where I left my keys, then forget why I wanted to go out in the first place. It’s got to be brain chemistry, some random combination of foods, beverages, sleep cycles, UV light exposure, and humidity that has crippled cognitive function. Maybe if I drink coffee, chew gum, and complete a crossword, I might reverse the descent into dumbness, but I doubt it.

Disillusioned, I turn on Horizon, a science documentary series on the BBC, and suddenly, I’m not just dumb, I’m a Neanderthal, a primate when compared to a scientist constructing mathematical theories about gravitons and dark matter, a physicist working on a particle accelerator, or a neurologist who can induce creativity via radio waves. Their eyes glitter with secret knowledge held only by the supergenius, the unfathomably colossal intellect. I watch a physicist present mind blowing ideas about the make-up of the quantum world using fruit — this pear is a proton, this grape is a top quark, this squash is a graviton — and I think, ‘I am so dumb, the only way he can make me understand these concepts is via a fruit analogy.’

This happens to me about once every couple weeks — The Dumb Day, the day when my self-esteem drops to its lowest, when I realize I can’t think of anything to say to justify my existence on this planet, and I must resign myself to a life spent in a career like “cashier” or “data entry.” At least, I think it’s once every couple weeks. It’s hard to tell whether it’s a day or my whole life because my memories of the Dumb Days are so vivid, they overshadow all the days I wasn’t dumb. Oh, the horror of having a perfect eidetic memory, but only for all the times I said or did something monumentally stupid.


http://thoughtcatalog.com/2012/the-dumb-day/

L'Amérique (1946) - Franz Kafka


"La loge communiquait, en outre, directement avec le vestibule par deux grandes fenêtres à guillotine derrière lesquelles se tenaient assis deux portiers sans aucun grade, constamment occupés à renseigner les clients sur les questions les plus diverses.
C'étaient des gens littéralement surmenés et Karl aurait parié que le portier en chef, tel qu'il le connaissait, s'était arrangé au cours de sa carrière pour ne pas passer par ces postes-là. Les deux hommes avaient toujours - on ne pouvait pas s'en rendre bien compte du dehors - au moins dix têtes de clients qui interrogeaient à leur guichet. Et avec ces dix questionneurs qui changeaient à tout instant, les langues faisaient parfois un tel méli-mélo qu'on les eût crus tous députés par une région différente. Il y en avait toujours plusieurs qui interrogeaient à la fois et d'autres qui parlaient entre eux. La plupart désiraient prendre ou déposer quelque chose dans la loge, aussi voyait-on toujours surgir des mains qui s'agitaient impatiemment au-dessus du tas.
L'un d'entre eux en voulait parfois à un journal qui se déployait alors subitement dans les airs, éclipsant un instant tous les visages de la fenêtre. Les deux portiers sans aucun grade devaient tenir tête à tout cela. Parler n'eût pas suffi pour cette tâche ardue : ils bavardaient comme des moulins à mots, surtout l'un d'entre eux, un homme sombre dont la barbe noire encadrait tout le visage et qui renseignait, renseignait, renseignait, sans jamais la moindre interruption. Il ne regardait ni la plaque du guichet sur laquelle il avait tout le temps à faire passer quelque chose, ni la tête des questionneurs; il regardait fixement devant lui, visiblement, pour ménager et concentrer toutes ses forces.
D'ailleurs la barbe gênait un peu la netteté de son discours, et Karl, pendant l'instant qu'il resta près de lui, ne put saisir que fort peu de ses paroles : peut-être était-ce d'ailleurs de langues étrangères que l'employé s'était servi, bien qu'elles sonnassent assez anglais. Ce qui ajoutait à la confusion, c'était que les renseignements se suivaient de si près qu'ils débordaient les uns sur les autres et que les questionneurs restaient parfois un bon moment à écouter encore avec une attention passionnée, pensant qu'il s'agissait toujours de leur affaire, pour s'apercevoir à la fin qu'elle était déjà liquidée.
Il fallait s'habituer aussi à la méthode du portier sans aucun grade qui ne se faisait jamais répéter les questions, même si elles étaient inintelligibles dans leur ensemble et que le doute de l'auditeur ne pût porter que sur un détail; un imperceptible hochement de tête trahissait seul, alors, que le portier sans barbe n'avait pas l'intention de répondre à cette question, et c'était affaire au client de découvrir sa propre erreur et de mieux formuler sa demande. C'était surtout là ce qui faisait passer tant de temps à bien des gens devant le guichet.
Pour aider les portiers sans grade, on leur avait attribué à chacun un groom  qui allait leur chercher au galop, sur les rayons ou dans diverses caisses, ce dont ils avaient besoin sur le moment. C'étaient les postes les mieux payés mais aussi les plus fatigants que les jeunes garçons pussent trouver à l'hôtel; ils étaient même plus pénibles en un sens que ceux des portiers sans aucun grade, car les portiers sans aucun grade n'avaient qu'à réfléchir et à parler alors que les grooms devaient courir en même temps qu'ils réfléchissaient. S'ils n'apportaient pas ce qu'on avait demandé, le portier sans aucun grade ne pouvait naturellement pas, avec les clients qui pressaient, perdre son temps à donner aux grooms des explications minutieuses, il jetait tout simplement par terre, d'un revers de main, ce que le groom avait déposé sur la table.
Ce qui était très intéressant, c'était la relève de ces portiers, à laquelle Karl put assister quelques instants après son entrée. Elle devait naturellement se faire assez fréquemment, au moins dans la journée,  car personne n'aurait pu sans doute tenir plus d'une heure derrière le guichet. Une cloche sonnait pour l'annoncer et on voyait pénétrer aussitôt, par une porte latérale, les deux portiers sans aucun grade dont le tour de rôle était venu, chacun escorté de son groom. Ils se postaient passivement près du guichet et considéraient un moment les gens qui attendaient dehors pour savoir exactement où en étaient les réponses. Dès que l'instant leur paraissait propice, ils frappaient sur l'épaule du portier à relever qui comprenait immédiatement, bien qu'il ne se fût occupé en rien jusque-là de ce qui se passait derrière lui. Tout cela se déroulait si rapidement que les clients en étaient souvent surpris et que parfois ils reculaient presque de peur à la vue du nouveau visage qui surgissait devant eux.
Les deux hommes relevés s'étiraient fortement, puis arrosaient d'eau leur tête brûlante sur deux cuvettes préparées à l'avance. Les deux grooms relevés n'avaient pas encore, eux, le droit de s'étirer, ils devaient d'abord s'occuper un instant de ramasser et de remettre en place les objets qui avaient été jetés sur le sol pendant leur service."
(pp. 229-231)

It chooses you (2011) - Miranda July


In my paranoid world every storekeeper thinks I'm stealing, every man thinks I'm a prostitute or a lesbian, every woman thinks I'm a lesbian or arrogant, and every child and animal sees the real me and it is evil.
(p.11)


This sometimes happens when I'm faced with actualities - it's like déjà vu, but instead of the sensation that this has happened before, I'm suffused with the awareness that this is happening for the first time, that all the other times were in my head.
(pp. 14-17)


So we said goodbye to Michael, nervously heaping on parting graces, and silently rode the elevator back down to the first floor. We stepped out onto sunny Hollywood Boulevard, a street I drive down every day. Now when I drove past this building I would always know that Michael was in there, living on Social Security benefits, enjoying life and desiring only one last thing - to transform into a woman. His conviction ignited me, I felt light and alert. Evidence of his faith in this almost-impossible challenge was everywhere : the pink blouse, the makeup littering the bathroom, the handmade dildoesque wig stand. These were not signals of defeat. This was not someone who was getting sleepy at the end of his journey ; in fact, everything he had lived through made him certain of what mattered now.
(p. 26)


It occurred to me that everyone's story matters to themselves, so the more I listened, the more she wanted to talk.
(p. 35)


It would require constant vigilance to not replace each person with my own fictional version of them.
(p. 40)


As I left his I room I said something like "Maybe I'll see you around," as if our generation all liked to congregate at one coffee shop.
But the moment i got back in my car I knew I would never see him again, ever. It suddenly seemed obvious to me that the whole world, and especially Los Angeles, was designed to protect me from these people I was meeting. There was no law against knowing them, but it wouldn't happen. LA isn't a walking city, or a subway city, so if someone isn't in my house or my car we'll never be together, not even for a moment. And just to be absolutely sure of that, when I leave my car my iPhone escorts me, letting everyone else in the post office know that I'm not really with them, I'm with my own people, who are so hilarious that I can't help smiling to myself as I text them back.
(pp. 56-57)


At age sixty-five, an age so far past young as to be almost unfeminine, a woman had decided to photograph herself every single day. It was immediately one of my favorite works of art, all the more significant because she wasn't Sophie Calle of Tracey Emin. She knew no one would clamor for the three rooms' worth of albums ; their value was entirely self-defined. And though of course I wished I had somehow saved the albums, the performance had to end with her dying and the collection being thrown into the dumpster. It was the ending that really made you think.
(p.111)


I'm not especially terrific with numbers, so it was as if he'd just thrown some confetti in the air and called it words.
(p.120)


I’d had a similarly groundbreaking revelation twenty-five years earlier, when I was nine. The epiphany came one night, just before I fell asleep: I would make an entire city out of cereal boxes. I’d collect the boxes over months and I’d paint them, hundreds of them, stores and streets and houses and freeways, forming a whole little world that would be an accurate representation of my hometown, Berkeley (although I wasn’t totally married to the specifics yet—it might be better to make it more of an Everytown, USA, since geography wasn’t my strong suit). The city would take up the whole basement floor and I would bring special people down there, to the basement, and turn on the lights and, boom, their minds would be blown to pieces. After passionately nursing this idea for about an hour, I suddenly had another idea: No I wouldn’t. Of course I wouldn’t make an entire city out of cereal boxes in the basement. The moment I had this second thought, I knew this was the real one. But I also felt certain that the thought itself was the only thing that had stopped me, like a witch’s curse—or, no like the witch hunters, the small-minded, fearful Local Authorities.
From then on to this very moment, I had done everything I could to avoid them, but after almost three superstitious decades I'd come to realize that the Local Authorities are always there,  inside and outside, and they get most riled up when I begin to change. Each time I feel something new, the Local Authorities step in and gently encourage me to burn myself alive.
(pp.178-179)


I'd could call her right now and ask. It almost hurt, remembering that Joe and Carolyn were a part of the world, surrounded by an infinite number of simultaneous stories. I supposed this was one reason why people got married, to make a fiction that was tellable. It wasn't just movies that couldn't contain the full cast of characters - it was us.
(p.216)