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Crime et châtiment (1866) - Fiodor Dostoïevski
De quoi les hommes ont-ils le plus peur ? De tenter une démarche nouvelle, de prononcer une parole personnelle et inédite, voilà ce qu'ils redoutent le plus...
(p. 8 / tome 1)
Il y eut un moment de silence. Sans se hâter, Pierre Petrovitch tira de sa poche un mouchoir de batiste qui répandit des effluves de parfum et se moucha de l'air d'un homme quoique vertueux mais, néanmoins, un peu offensé dans sa dignité et, en même temps, fermement décidé à exiger des explications.
(p. 32 / tome 2)
Raskolnikov était si fatigué ces temps derniers, depuis tout ce mois, qu'il ne pouvait plus résoudre de pareilles questions autrement qu'en décidant : "alors je le tuerai", et il le pensa avec un froid désespoir.
(p. 289 / tome 2)
Libellés :
(F),
comportements,
D,
réalité,
roman
Les fleurs bleues (1965) - Raymond Queneau
Il y a des rêves qui se déroulent comme des incidents sans importance, de la vie éveillée on ne retiendrait pas des choses comme ça et cependant ils intéressent lorsqu'on les saisit au matin se poussant en désordre contre la porte des paupières. Peut-être ai-je rêvé ?
(p.23)
- Les gens, continue Lalix, ils se croient des petites merveilles, tout ce qu'ils font, tout ce qu'ils sont. Ils s'attribuent une importance... Alors s'il fallait, par-dessus, encaisser le récit de leurs rêves, on n'en finirait plus.
(p.156)
- L'instruction ! Voyez ce que c'est, monsieur, que l'instruction. On apprend quelque chose à l'école, on se donne même du mal, beaucoup de mal, pour apprendre quelque chose à l'école, et puis vingt ans après, ou même avant, ce n'est plus ça, les choses ont changé, on ne sait plus rien, alors vraiment ce n'était pas la peine. Aussi je préfère penser qu'apprendre.
(p.200)
Manifeste de la poésie vécue (1994) - Alain Jouffroy
Un manifeste surgit d'un manque de parole et d'écoute. Il révèle ce qu'Amiel appelait une conscience consciente d'elle-même, porte l'attention sur ce dont on ne parle pas, ou trop peu, s'oppose en toutes lettres à une invivable domination. Écrivant un manifeste, on projette une idée, qu'on juge nécessaire, sur ce mur où il est plus que jamais "défendu d'afficher" ce dont on se sait le plus intimement convaincu, ce mur qui sépare chacun de tous au lieu d'être abattu par tous.
(p. 21)
Le premier point d'ancrage qui a disparu, c'est la croyance au pouvoir de la poésie dans la vie.
(p. 23)
Ce qui résiste le plus, c'est notre extraordinaire tendance à l'aveuglement. Nos paupières sont distraction de nos pupilles et paupières. Et cela, dans un temps où, dans les mégapoles, la lumières est envahie par ce gris plombé qui pétrifie l'espace et le temps tous les dimanches après-midi, un temps où les fenêtres allumées en pleine nuit se font partout de plus en plus rares.
(p. 30)
Peindre non la chose, mais l'effet qu'elle produit.
(p. 33)
L'utopie qui m'anime consiste à restituer une part plus grande de la réalité du monde, des univers visibles et invisibles qui le composent, à l'intérieur même de chaque geste, de chaque action-création poétique.
(p. 47)
Je considère que les pages des livres sont les lieux de rencontres réelles avec des individus qui, sans leur lecture, vivraient leur propre pensée comme une insupportable séparation.
(p. 48)
Un poète n'a pas une obligation d'écriture. Il n'a qu'une obligation de regard.
Le regard est cette interrogation inlassable, qui met en contact l'appréhension que nous avons du monde avec le monde lui-même.
Une révolution permanente du regard est la condition de la réalisation dans la vie.
(p. 55)
Gestes et opinions du Dr Faustroll, 'pataphysicien (1911) - Alfred Jarry
La pataphysique, dont l'étymologie doit s'écrire 'epi (meta ta fusika) et l'orthographe réelle 'pataphysique, précédé d'une apostrophe, afin d'éviter un facile calembour, est la science de ce qui se surajoute à la métaphysique, soit en elle-même, soit hors d'elle-même, s'étendant aussi loin au delà de celle-ci que celle-ci au delà de la physique. Ex.: l'épiphénomène étant souvent l'accident, la pataphysique sera surtout la science que du général. Elle étudiera les lois qui régissent les exceptions, et expliquera l'univers supplémentaire à celui-ci; ou moins ambitieusement décrira un univers que l'on peut voir et que peut-être l'on doit voir à la place du traditionnel, les lois que l'on a cru découvrir de l'univers traditionnel étant des corrélations d'exceptions aussi, quoique plus fréquentes, en tous cas de faits accidentels qui, se réduisant à des exceptions peu exceptionnelles, n'ont même pas l'attrait de la singularité.
(p. 35)
Il pâtit de la gourme en son enfance, et sa nourrice, qui était vieille à ce point qu’on obtenait de ses conseils des selles anormales, lui prédit que c’était un signe comme quoi il ne pourrait dissimuler aux hommes
(p. 49)
La température de l'île est modérée selon la consultation de thermomètres appelés sirènes. Au solstice d’hiver, la sonorité atmosphérique tombe du jurement du chat au vrombissement de la guêpe, du bourdon et à la vibration d’aile de mouche. Au solstice d’été, toutes les plantes susnommées fleurissent, jusqu’à la chaleur suraiguë du vol des insectes au-dessus des herbes de notre terre. La nuit, Saturne y choque son sistre en son anneau. Le soleil et la lune y éclatent, à l’aube et au crépuscule, comme des cymbales divorcées.
(p. 79)
Maintenant, si vous êtes curieux de savoir pourquoi dans la rue, où la tête horrible se multiplie devant tous les véhicules, je suis rarement incité au meurtre, je répondrai qu’un signal, pour être entendu, veut être isolé, et qu’une multitude n’a pas qualité pour donner un ordre ; et de même que pour moi mille tambours ne font pas autant de bruit qu’un seul tambour, et que mille intelligences forment une cohue mue par l’instinct, un individu n’est pas pour moi un individu, qui se présente en même temps que plusieurs de ses pareils, et je soutiens qu’une tête n’est une tête que séparée de son corps.
(p. 98)
Le corps est un véhicule plus nécessaire parce qu'il soutient les vêtements, et, par les vêtements, des poches. J'avais oublié dans mes poches mon centimètre, copie authentique en laiton de l'étalon traditionnel, plus portative que la terre ou même le quadrant terrestre, et qui permet aux âmes errantes et posthumes des savants interplanétaires de ne plus s'occuper de ce vieux globe ni même du C.G.S., en ce qui concerne leurs mesures d'étendue, grâce à MM. Méchain et Delambre.
(pp. 146-147)
Comment voyager avec un saumon (1992) - Umberto Eco
A part ça, vous avez la lavasse. Généralement composé de chicorée pourrie, d'ossements de cadavres et de quelques grains de café récupérés parmi les déchets d'un hôpital pour syphilitiques, il est reconnaissable à son incomparable arôme de pieds marinés dans de l'eau de vaisselle.
(p. 53)
En somme, et pour conclure, la règle d'or du présentateur de catalogue d'art est de décrire l'oeuvre de manière que la description s'applique non seulement à d'autres tableaux mais aussi à l'expérience que l'on a en regardant la vitrine d'un boulanger. Si le PDC écrit "Dans les tableaux de Delacroûte, la perception des formes n'est jamais adéquation inerte à la donnée de la sensation. Delacroûte nous dit qu'il n'est point de perception qui ne soit interprétation et travail, et que le passage du senti au perçu est activité, praxis, être-dans-le-monde comme construction d'Abschattungen découpées intentionnellement dans la chair même de la chose-en-soi", le lecteur reconnaît la vérité de Delacroûte car elle correspond aux mécanismes grâce auxquels il distingue, chez le boulanger, un pain de campagne d'un bâtard.
(p. 116)
Au début, les médias nous ont persuadés que l'imaginaire était réel, maintenant ils nous convainquent que le réel est imaginaire, et plus les écrans télé nous donnent à voir de la réalité, plus le quotidien devient cinématographique. Jusqu'à ce que nous en arrivions à penser - ainsi que le voulaient certains philosophes - que nous sommes seuls au monde, et que tout le reste est le film que Dieu ou un malin génie nous projette devant les yeux.
(p. 139)
Une telle montre permettrait de ne plus prendre en compte le monde extérieur. Il suffirait de la consulter toute notre vie durant, et le temps raconté par elle se transformerait, passant d'une image immobile de l'éternité à une éternité en acte, où le temps ne serait qu'une fabuleuse hallucination produite par ce miroir magique.
(p. 164)
En outre, certains citrons siciliens présentent un camaïeu chromatique strictement identique à celui des canaris portugais, on a la preuve que la méthode chromatico-naturaliste pour la nomenclature des couleurs ne présente aucune garantie scientifique.
(p. 255)
Espèces d'espaces (1974) - Georges Perec
Je vais
à la ligne. Je renvoie à une note en bas de page (1).
Je change de feuille.
_________________
1. J'aime beaucoup les renvois en bas de page, même
si je n'ai rien de particulier à y préciser.
(p. 23)
Les toits de Paris, couchés sur le dos, leurs petites pattes en l'air.
Raymond Queneau
(p. 119)
De temps en temps, pourtant, on devrait se demander où on (en) est : faire le point : pas seulement sur ses états d'âme, sa petite santé, ses ambitions, ses croyances et ses raisons d'être, mais sur sa seule position topographique, et non pas tellement par rapport aux axes cités plus haut, mais plutôt par rapport à un lieu ou à un être auquel on pense, ou auquel on se mettra à penser. Par exemple, lorsqu'on monte, aux Invalides, dans le car qui va vous conduire à Orly, se représenter la personne que l'on va attendre en train de passer à la verticale de Grenoble, essayer, tandis que le car se fraye un chemin difficile au milieu des embouteillages de l'avenue du Maine, de se figurer sa lente avancée sur une carte de France, la traversée de l'Ain, de la Saône-et-Loire, de la Nièvre et du Loiret... Ou bien, d'une manière plus systématique, s'interroger, en un moment précis de la journée, sur les positions qu'occupent, les uns par rapport aux autres et par rapport à vous, quelques-uns de vos amis : recenser les différences de niveaux (ceux qui, comme vous, vivent au premier étage, ceux qui vivent au cinquième, au onzième, etc.), les orientations, imaginer leur déplacement dans l'espace.
(pp. 164-165)
Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes.
(p. 180)
Les belles images (1966) - Simone de Beauvoir
Pourquoi Jean-Charles plutôt que Lucien ? Le même vide se creusant parfois quand elle est avec l’un, avec l’autre ; seulement entre elle et Jean-Charles il y a les enfants, l’avenir, le foyer, un lien solide ; auprès de Lucien, quand elle ne ressent plus rien, elle se retrouve devant un étranger.
Mais si c’était lui qu’elle avait épousé. Ça ne serait ni mieux, ni plus mal, lui semble-t-il. Pourquoi un homme plutôt qu’un autre ? C’est bizarre. On se retrouve embringuée pour la vie avec un type parce que c’est lui qu’on a rencontré quand on avait 19 ans. Elle ne regrette pas que ç’ait été Jean-Charles, loin de là. Si vivant, si animé, des idées, des projets plein la tête, se passionnant pour ce qu'il fait, brillant, sympathique à tout le monde. Et fidèle, loyal, un beau corps, faisant bien l'amour et souvent. Il adore sa maison, ses enfants, et Laurence. D'une autre façon que Lucien, moins romantique, mais solide et touchante ; il a besoin de sa présence et de son accord, dès qu'elle lui semble triste ou seulement préoccupée, il s'affole. Le mari idéal. Elle se félicite de l’avoir épousé, lui et pas un autre ; mais tout de même elle s’étonne que ce soit si important et un hasard. Sans raison spéciale. (Mais tout est ainsi). Les histoires d’âmes sœurs, est-ce qu’on en rencontre ailleurs que dans les livres ? Même le vieux médecin que la mort de sa femme a tué : ça ne prouve pas qu'ils étaient vraiment faits l'un pour l'autre. "Aimer d’amour", dit papa. Est-ce que j’aime Jean-Charles, ai-je aimé Lucien - d’amour ? Elle a l’impression que les gens lui sont juxtaposés, ils n’habitent pas en elle ; sauf ses filles, mais ça doit être organique.
(pp. 66-67)
Laurence n'a aucune envie de se confier à Marthe. Et les mots seraient tout de suite trop gros. si elle disait : je m'inquiète pour maman, Catherine me pose des problèmes, Jean-Charles est d'une humeur de chien, j'ai une liaison qui me pèse, on pourrait croire qu'il y a dans sa tête une masse épaisse de préoccupations qui l'absorbent tout entière. En réalité, c'est là sans y être, c'est dans la couleur du jour. Elle y pense tout le temps, elle n'y pense jamais.
(p. 75)
Comme d'ordinaire, Laurence s'embrouille dans ses pensées ; elle est presque toujours d'un autre avis que celui qui parle, mais comme ils ne s'accordent pas entre eux, à force de les contredire elle se contredit elle-même. Bien que Mme Thirion soit une idiote patentée, je suis tentée de dire comme elle : ce qui est beau est beau ; ce qui est vrai est vrai. Mais que vaut cette opinion même ? D'où me vient-elle ? De papa, du lycée, de Mlle Houchet. A dix-huit ans, j'avais des convictions. Quelque chose lui en reste, pas grand-chose, plutôt une nostalgie. Elle doute de ses jugements : c'est tellement une question d'humeurs et de circonstances. Je suis à peine capable, quand je sors d'un cinéma, de dire si j'ai aimé le film ou non.
(p. 95)
Que faire ? Dès que cette question se pose, quel désarroi ! J'ai toujours été sur des rails. Jamais je n'ai rien décidé : pas même mon mariage ; ni mon métier ; ni mon histoire avec Lucien : elle s'est faite et défaite, malgré moi. Les choses m'arrivent, c'est tout.
(p. 119)
"On supporte, on supporte." Gilbert avait raison. On crie, on pleure, on se convulse comme s'il y avait dans la vie quelque chose digne de ces cris, ces larmes, ces agitations. Et ce n'est même pas vrai. Rien n'est irréparable parce que rien n'a d'importance. Pourquoi ne pas rester au lit toute sa vie ?
(p. 177)
Dans les forêts de Sibérie (2011) - Sylvain Tesson
Quinze sortes de ketchup. A cause de choses pareilles, j'ai eu envie de quitter ce monde.
(p.21)
Il faut que je trouve la force de repousser le chat. Se lever de son lit demande une énergie formidable. Surtout pour changer de vie. Cette envie de faire demi-tour lorsqu'on est au bord de saisir ce qu'on désire. Certains hommes font volte-face au moment crucial. J'ai peur d'appartenir à cette espèce.
(p.22)
La cabane, royaume de simplification. Sous le couvert des pins, la vie se réduit à des gestes vitaux. Le temps arraché aux corvées quotidiennes est occupé au repos, à la contemplation et aux menues jouissances. L'éventail de choses à accomplir est réduit. Lire, tirer de l'eau, couper le bois, écrire et verser le thé deviennent des liturgies. En ville, chaque acte se déroule au détriment de mille autres. La forêt resserre ce que la ville disperse.
(p.43)
A Paris, avant le départ, on me mettait en garde. L'ennui constituerait mon ennemi mortifère ! J'en crèverais ! J'écoutais poliment. Les gens qui parlaient ainsi avaient le sentiment de constituer à eux seuls une distraction formidable.
"Réduit à moi seul, je me nourris, il est vrai, de ma propre substance, mais elle ne s'épuise pas...", écrit Rousseau dans les Rêveries.
(p.101)
Mais garde ! Le non-agir chinois n'est pas l'acédie. Le non-agir aiguise la perception de toute chose. L'ermite absorbe l'univers, accorde une attention extrême à sa plus petite facette.
(p.117)
Rien ne vaut la solitude. Pour être parfaitement heureux, il me manque quelqu'un à qui l'expliquer.
(p.146)
La cabane permet une posture, mais ne donne pas un statut.
(p.198)
Lire compulsivement affranchit du souci de cheminer dans la forêt de la méditation à la recherche des clairières. Volume après volume, on se contente de reconnaître la formulation de pensées dont on mûrissait l'intuition. La lecture se réduit à la découverte de l'expression d'idées qui flottaient en soi ou bien se cantonne à la confection d'un tricot de correspondances entre les œuvres de centaines d'auteurs.
(p.248)
La faim (1890) - Knut Hamsun
Comme si je n'avais encore jamais vu mes souliers, je me mis à étudier leur aspect, leur mimique quand je remuais le pied, leur forme et leurs tiges usées, et je découvris que leurs rides et leurs coutures blanchies leur donnaient une expression, leur communiquaient une physionomie. Quelque chose de mon être avait passé dans ces souliers, ils me faisaient l'effet d'une haleine qui montait vers mon "moi", d'une partie respirante de moi-même...
Je déraisonnai sur ces sensations un long moment, peut-être une heure entière. Un petit vieillard vint occuper l'autre bout de mon banc; en s'asseyant, il respira profondément, fatigué de sa marche, et dit : "Oui, oui, oui, oui, oui, oui, oui, oui, oui, ah ! oui !"
Dès que j'entendis sa voix ce fut comme si le vent balayait l'intérieur de ma tête. Des souliers n'étaient que des souliers ! Et déjà il me semblait que l'état d'égarement que je venais de vivre remontait à une époque dès longtemps révolue, peut-être une année ou deux en arrière, et qu'il était en train de s'effacer peu à peu de ma mémoire. Je me mis à regarder le vieux.
(pp. 39-40)
Dès que je fus seul, je me levai d'un bond et m'arrachai les cheveux de désespoir. Non, il n'y aurait malgré tout aucun salut pour moi, aucun, aucun salut ! Mon cerveau avait fait banqueroute ! Etais-je donc devenu complètement idiot puisque j'étais incapable de calculer la valeur d'un petit morceau de fromage épice ? D'autre part, était-il possible que j'aie perdu l'esprit, quand je pouvais me poser à moi-même de telles questions ? Au surplus, n'avais-je pas, au milieu de mes efforts de calcul, fait la lumineuse observation que mon hôtesse était enceinte ? Je n'avais aucune raison de le savoir, personne ne me l'avait raconté, cela ne m'était pas non plus venu à l'esprit spontanément, je l'avais vue de mes yeux et j'avais compris aussitôt; et, par-dessus le marché, dans un moment de désespoir, alors que j'étais plongé dans un calcul de seizièmes. Comment expliquer cela ?
(p. 235)
L'Aleph (1962) - Jorge Luis Borges
Je pensai qu'Argos et moi appartenions à des univers disctincs; je pensai que nos perceptions étaient identiques, mais qu'Argos les combinait de façon différente et construisait avec elles d'autres objets; je pensai qu'il n'existait peut-être pas d'objet pour lui, mais un va-et-vient continuel et vertigineux d'impressions d'une extrême brièveté. Je pensai à un monde sans mémoire, sans durée; j'examinai la possibilité d'un langage qui ignorerait les substantifs, un langage de verbes impersonnels et d'épithètes indéclinables. Ainsi mouraient les jours et, avec les jours les années, pourtant quelque chose de pareil au bonheur arriva un matin.
(p.27)
C'est peut-être la conséquence de l'abus des détails circonstanciels, procédé que j'ai appris chez les poètes et qui fait tout paraître faux; car pareils détails abondent bien dans la réalité, mais nullement dans la mémoire qu'on en a...
(p.34)
Je n'oublierai pas non plus le soliloque Rosencrantz parle avec l'Ange, dans lequel un usurier de Londres du XVIe siècle veut vainement, à l'heure de sa mort, justifier ses fautes, sans soupçonner que la secrète justification de sa vie est d'avoir inspiré à l'un de ses clients (qu'il a vu une seule fois et dont il ne souvient pas) le caractère de Shylock.
(p.111)
Il crut percevoir obscurément que le passé est la substance dont le temps est fait; c'est pourquoi celui-ci se transforme aussitôt en passé.
(p.177)
Son activité mentale est continue, passionnée, et complètement insignifiante. Il abonde en analogies inutilisables et en scrupules oiseux.
(p.193)
Terre des hommes (1939) - Antoine de Saint-Exupéry
J'ai toujours devant les yeux, l'image de ma première nuit de vol en Argentine, une nuit sombre où scintillaient seules, comme des étoiles, les rares lumières éparses dans la plaine.
Chacune signalait, dans cet océan de ténèbres, le miracle d'une conscience. Dans ce foyer, on lisait, on réfléchissait, on poursuivait des confidences. Dans cet autre, peut-être, on cherchait à sonder l'espace, on s'usait en calculs sur la nébuleuse d'Andromède. Là on aimait. De loin en loin luisaient ces feux dans la campagne qui réclamaient leur nourriture. Jusqu'aux plus discrets, celui du poète, de l'instituteur, du charpentier.
(p.9)
Mais le plus merveilleux était qu'il y eût là, debout sur le dos rond de la planète, entre ce linge aimanté et ces étoiles, une conscience d'homme dans laquelle cette pluie pût se réfléchir comme dans un miroir. Sur une assise de minéraux un songe est un miracle. Et je me souviens d'un songe...
(p.63)
Et cependant, je me découvris plein de songes.
Ils me vinrent sans bruit, comme des eaux de source, et je ne compris pas, tout d'abord, la douceur qui m'envahissait. Il n'y eut point de voix, ni d'images, mais le sentiment d'une présence, d'une amitié très proche et déjà à demi devinée. Puis je compris et m'abandonnai, les yeux fermés, aux enchantements de ma mémoire.
Il était, quelque part, un parc chargé de sapins noirs et de tilleuls, et une vieille maison que j’aimais. Peu importait qu’elle fût éloignée ou proche, qu’elle ne pût ni me réchauffer dans ma chair ni m’abriter, réduite ici au rôle de songe : il suffisait qu’elle existât pour remplir ma nuit de sa présence. Je n’étais plus ce corps échoué sur une grève, je m’orientais, j’étais l’enfant de cette maison, plein du souvenir de ses odeurs, plein de la fraîcheur de ses vestibules, plein des voix qui l’avaient animée. Et jusqu’au chant des grenouilles dans les mares qui venait ici me rejoindre. J’avais besoin de ces mille repères, pour me reconnaître moi-même, pour découvrir de quelles absences était fait le goût de ce désert, pour trouver un sens à ce silence fait de mille silences, où les grenouilles même se taisaient.
(p.65)
Je ne sais pas ce qui se passe en moi. Cette pesanteur me lie au sol quand tant d'étoiles sont aimantées. Une autre pesanteur me ramène à moi-même. Je sens mon poids qui me tire vers tant de choses ! Mes songes sont plus réels que ces dunes, que cette lune, que ces présences. Ah ! le merveilleux d’une maison n’est point qu’elle vous abrite ou vous réchauffe, ni qu’on en possède
les murs. Mais bien qu’elle ait lentement déposé en nous ces provisions de douceur. Qu’elle forme, dans le fond du coeur, ce massif obscur dont naissent, comme des eaux de source, les songes…
(p.67)
C’était tout naturellement qu’avaient disparu les jeunes filles dans cette maison à escamotages. Que devaient être les greniers, quand le salon déjà contenait les richesses d’un grenier ! Quand
on y devinait déjà que, du moindre placard entrouvert, crouleraient des liasses de lettres jaunes, des quittances de l’arrière-grand-père, plus de clefs qu’il n’existe de serrures dans la maison, et dont naturellement aucune ne s’adapterait à aucune serrure. Clefs merveilleusement inutiles, qui confondent la raison, et qui font rêver à des souterrains, à des coffrets enfouis, à des louis d’or.
(p.71)
Un homme qui dort (1967) - Georges Perec
Tu ne bouges pas. Tu ne bougeras pas. Un autre, un sosie, un double fantomatique et méticuleux fait, peut-être, à ta place, un à un, les gestes que tu ne fais plus : il se lève, se lave, se rase, se vêt, s'en va. Tu le laisses bondir dans les escaliers, courir dans la rue, attraper l'autobus au vol, arriver à l'heure dite, essoufflé, triomphant, aux portes de la salle.
(p.19)
Tu apprends à regarder les tableaux exposés dans les galeries de peinture comme s'ils étaient des bouts de murs, de plafonds, et les murs, les plafonds, comme s'ils étaient des toiles dont tu suis sans fatigue les dizaines, les milliers de chemins inexorables, texte que nul ne saurait déchiffrer, visages en décomposition.
(p.56)
Maintenant tu es le maître anonyme du monde, celui sur qui l'histoire n'a plus de prise, celui qui ne sent plus la pluie tomber, qui ne voit plus la nuit venir.
(p.95)
Tu as beau écouter, tendre l'oreille, l'appliquer contre la cloison, finalement, tu ne sais presque rien. Il semble que plus la précision de ta perception augmente, plus la certitude de tes interprétations diminue. Sans doute, ouvre-t-il ou ferme-t-il à tout instant des tiroirs, mais cela même n'est pas prouvé, rien n'empêche, par exemple, que, dans un but que tu ignores, ou même seulement pour te tromper, il ne frotte l'une contre l'autre deux planches, ou bien qu'il n'ouvre ou ne ferme effectivement un ou plusieurs tiroirs, mais pour rien, c'est-à-dire sans y mettre quelque chose, sans rien en sortir, seulement pour faire du bruit, ou parce qu'il aime le bruit des tiroirs qui s'ouvrent ou qui se ferment.
Sans doute sort-il chaque jour vers la fin de la matinée, mais tu n'es pas là pour t'en assurer et, de même tu sors parfois à la tombée de la nuit avant qu'il soit de retour ; peut-être même sait-il faire semblant de sortir, descendre quelques marches et remonter si doucement que, malgré tous tes efforts, tu ne peux plus percevoir sa présence. Sans doute prend-il de l'eau sur le palier, sans doute sa bouilloire siffle-t-elle quand l'eau vient à ébullition : mais c'est peut-être lui qui siffle, comment savoir ?
(pp.127-128)
Art Conteptuel, une entologie (2008) - Gauthier Herrmann, Fabrice Raymond, Fabien Vallos
"Le concept art, dit-il, est avant tout un art dont les concepts sont le matériau, de même que le son, par exemple, est le matériau de la musique. Dans la mesure où les concepts sont étroitement liés au langage, le concept art est une forme d'art dont le matériau est le langage." (Henry Flint)
Errance (2000) - Raymond Depardon
"L'errant en quête du lieu acceptable se situe dans un espace très particulier, l'espace intermédiaire. A l'espace intermédiaire correspond en fait un temps intermédiaire, une temporalité que l'on pourrait qualifier de flottante. Ce temps flottant est le temps du regard sur l'histoire, où l'errant s'interroge sur le passé en même temps qu'il réfléchit sur son futur proche."
(p.12)
C'est un peu ça l'idée de l'errance : qu'il n'y ait plus de moments privilégiés, d'instants décisifs, d'instants exceptionnels, mais plutôt une quotidienneté.
(p.26)
J'ai photographié des choses qui d'ordinaire ne sont pas à photographier, qui ne sont pas interdites mais qui, a priori, ne présentent pas d'intérêt. Des lieux où l'on peut imaginer qu'un jour on s'est trouvé à attendre un autobus, à attendre quelqu'un, parce qu'on était en panne, que l'on a marché et on s'est assis sur un banc, ou en roulant avec une voiture, cette espèce d'observation silencieuse.
(p.36)
Dans un voyage on évolue, on change, on se transforme. Et souvent, on rentre et tout est annulé par le retour. Il faut essayer de garder des traces. C'est pour cette raison peut-être que j'ai envie de parler sur ces photos. C'est peut-être justement pour que tout cela ne soit pas annulé par le retour et la fin de l'errance, que cela ne reparte pas dans le vent, pour recommencer la prochaine fois, recommencer toujours cette insatisfaction, cette quête.
(pp.40-42)
"Elles révèlent une esthétique de l'émergence, d'une épiphanie, d'être parmi les choses et saisir leur âme dans l'apparent désordre."
(p.60)
On le voit bien d'ailleurs dans les vieux films, on le voit très bien dans les vieilles photos qui nous intéressent, qui nous touchent. On voit bien que l'intrigue ne joue pas, que même le sujet ne joue pas, qu c'est le moment, c'est quelque chose d'autre qui a dominé. Je pense que le sujet est un obstacle à la création photographique, comme il l'est à la création cinématographique. C'est la forme, c'est l'esthétique, c'est la force du regard. C'est de ça qu'on se souvient. Tous les écrivains voyageurs, Chatwin, Bouvier, ont fait des livres sans intrigue. Leur intrigue, c'était celle de leur vie quotidienne.
(p.64)
Le réel est tellement éphémère, c'est quelque chose qui ne peut jamais nous rassurer. On se demande parfois à quoi correspondent ces bobines qu'on aligne sur sa table de chevet le soir dans une chambre d'hôtel. Ce sont quelques secondes de notre vie quotidienne.
(p.68)
Ce qui était extraordinaire au XIXe siècle, c'est que les photographes allaient dans des endroits insensés, sur des falaises, ils participaient à des expéditions. Ils plaçaient souvent un personnage en haut des monuments par exemple, afin de donner l'échelle. Le personnage était accessoire, et à la fois il était très présent. [...]
Je me sens très proche du XIXe siècle. La simplicité des photographes du XIXe siècle, leur côté naïf, leur côté documentaire, leur côté "j'étais là" me plaisent. [...] C'est un constat très simple.
(p.162)
Le temps est donné dans les photos. Les gens souvent se trompent quand ils pensent que si je donne du temps dans mes films, c'est parce que je suis photographe. Ça n'a rien à voir. Dans mes photos, je donne du temps aussi. Le temps est quelque chose d'important pour moi.
(p.164)
"Quelle que soit notre destination, nous devons avoir partout la même nature et la même vertu qui nous est propre." Surtout ne pas fuir... C'est vrai que parfois, on fuit dans le travail, on fuit dans les voyages, on fuit quelque chose. Ça m'est arrivé, bien sûr. J'ai beaucoup travaillé, beaucoup voyagé; c'était une forme de fuite. Mais je crois que justement l'errance n'est pas la fuite.
(p.175)
Il y a beaucoup d'endroit où je voudrais retourner et confronter mon regard avec lui-même.
(p.179)
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Chagrin d'école (2007) - Daniel Pennac
"Elles ignorent qu'elles s'adressent au plus jeune perceur de coffre de sa génération et que si leur représentation de l'avenir était fondée je ne serais pas au téléphone en train de les écouter mais en prison, à compter mes poux, conformément au film que dut projeter ma pauvre maman sur l'écran du futur quand elle apprit que son fils de douze ans pillait les économies de la famille.
Alors, je tente une histoire drôle :
- Connaissez-vous le seul moyen de faire rire le bon Dieu ?
Hésitation au bout du fil.
- Racontez-lui vos projets."
(p.55)
"Or, c'est dans la conscience de son présent que l'individu se construit, pas en le fuyant."
(p. 88)
"C'est la pension qui m'a donné ce goût-là. Il m'y fallait un monde à moi, ce fut celui des livres. Dans ma famille, j'avais surtout regardé les autres lire : mon père fumant sa pipe dans son fauteuil, sous le cône d'une lampe, passant distraitement son annulaire dans la raie impeccable de ses cheveux, un livre ouvert sur ses genoux croisés ; Bernard, dans notre chambre, allongé sur le côté, genoux repliés, sa main droite soutenant sa tête... Il y avait du bien-être dans ces attitudes. Au fond, c'est la physiologie du lecteur qui m'a poussé à lire. Peut-être n'ai-je lu, au début, que pour reproduire ces postures et en explorer d'autres. En lisant je me suis physiquement installé dans un bonheur qui dure toujours."
(pp. 99-100)
"Aucun doute, si le cancre que je fus était né il y a une quinzaine d'années et si sa mère n'avait pas cédé à ses moindres envies, il aurait pillé la caisse familiale, mais pour se faire des cadeaux à lui-même, cette fois ! Il se serait offert un matériel d'évasion dernier cri, se serait laissé aspirer par son écran, s'y serait dilué pour surfer sur l'espace-temps, sans contrainte ni limite, sans horaire et sans horizon, il aurait chatté sans fin et sans propos avec d'autres lui-même. Il l'aurait adorée, cette époque qui, si elle ne garantit aucun avenir à ses mauvais élèves, est prodigue en machines qui leur permettent d'abolir le présent ! Il aurait été la proie idéale pour une société qui réussit cette prouesse : fabriquer des jeunes obèses en les désincarnant."
(p- 293)
Alors, je tente une histoire drôle :
- Connaissez-vous le seul moyen de faire rire le bon Dieu ?
Hésitation au bout du fil.
- Racontez-lui vos projets."
(p.55)
"Or, c'est dans la conscience de son présent que l'individu se construit, pas en le fuyant."
(p. 88)
"C'est la pension qui m'a donné ce goût-là. Il m'y fallait un monde à moi, ce fut celui des livres. Dans ma famille, j'avais surtout regardé les autres lire : mon père fumant sa pipe dans son fauteuil, sous le cône d'une lampe, passant distraitement son annulaire dans la raie impeccable de ses cheveux, un livre ouvert sur ses genoux croisés ; Bernard, dans notre chambre, allongé sur le côté, genoux repliés, sa main droite soutenant sa tête... Il y avait du bien-être dans ces attitudes. Au fond, c'est la physiologie du lecteur qui m'a poussé à lire. Peut-être n'ai-je lu, au début, que pour reproduire ces postures et en explorer d'autres. En lisant je me suis physiquement installé dans un bonheur qui dure toujours."
(pp. 99-100)
"Aucun doute, si le cancre que je fus était né il y a une quinzaine d'années et si sa mère n'avait pas cédé à ses moindres envies, il aurait pillé la caisse familiale, mais pour se faire des cadeaux à lui-même, cette fois ! Il se serait offert un matériel d'évasion dernier cri, se serait laissé aspirer par son écran, s'y serait dilué pour surfer sur l'espace-temps, sans contrainte ni limite, sans horaire et sans horizon, il aurait chatté sans fin et sans propos avec d'autres lui-même. Il l'aurait adorée, cette époque qui, si elle ne garantit aucun avenir à ses mauvais élèves, est prodigue en machines qui leur permettent d'abolir le présent ! Il aurait été la proie idéale pour une société qui réussit cette prouesse : fabriquer des jeunes obèses en les désincarnant."
(p- 293)
Macbett (1972) - Eugene Ionesco
MACBETT
Pauvre jeune con ! Passe ton chemin. J'ai tué ton crétin de père, je voudrais t'éviter la mort. Tu ne peux rien contre moi. Il est dit qu'aucun homme né d'une femme ne peut m'abattre.
MACOL
On t'a trompé, Macbett ! On t'a roulé. (Chanté ou parlé, wagnérien :) Je ne suis pas le fils de Duncan, je ne suis que son fils adoptif. Je suis l'enfant de Banco et d'une gazelle, qu'une sorcière avait métamorphosée en femme. Banco ignorait qu'il l'avait fécondée. Elle est redevenue gazelle avant de me mettre au monde.(p.142)
L'Arrache-Coeur (1953) - Boris Vian
Il affectait un air bon enfant aussi naturel que des guêtres sur une pompe à purain.
(p292)
Deux des poteaux diagonaux ne représentaient guère que des scènes familières de la vie de Jésus : Jésus se grattant les pieds sur le bord du chemin, Jésus se tapant un litre de rouge, Jésus à la pêche à la ligne, bref un résumé de l'imagerie sulpicienne classique. Les deux autres, par contre, possédaient des caractéristiques plus originales. Celui de gauche, le plus voisin de Jacquemort, affectait l'allure générale d'un gros trident, dressé pointes en l'air et tout décoré de sculptures infernales dont certaines semblaient propres (ou sales) à faire rougir un dominicain. Ou plusieurs dominicains. Ou même le colonel des Jésuites. Le dernier poteau, en forme de croix, portait de façon plus banale, l'effigie du curé, nu, de dos, et en train de chercher un bouton de col sous son lit.
(p324)
Mœurs des maliettes, pensa Jacquemort. Qui les étudiera ? Qui saura les décrire ? Il faudrait un gros livre, sur papier couché illustré d'eaux-fortes en couleurs, dues au burin fertile de nos meilleurs animaliers. Maliettes, maliettes, que n'approfondit-on pas vos mœurs ! Mais las, qui jamais en prit une, maliettes couleur de suie, au poitrail rouge, à l’œil de lune, aux cris légers de petites souris. Maliettes qui mourez pour la moindre cause, lorsqu'on vous regarde trop longtemps, lorsqu'on rit en vous regardant, lorsqu'on vous tourne le dos, lorsqu'on enlève son chapeau, lorsque la nuit se fait attendre, lorsque le soir tombe trop tôt. Maliettes subtiles et tendres dont le cœur occupe, à l'intérieur, toute la place où les autres bêtes logent des organes banals.
(pp.366-367)
(p292)
Deux des poteaux diagonaux ne représentaient guère que des scènes familières de la vie de Jésus : Jésus se grattant les pieds sur le bord du chemin, Jésus se tapant un litre de rouge, Jésus à la pêche à la ligne, bref un résumé de l'imagerie sulpicienne classique. Les deux autres, par contre, possédaient des caractéristiques plus originales. Celui de gauche, le plus voisin de Jacquemort, affectait l'allure générale d'un gros trident, dressé pointes en l'air et tout décoré de sculptures infernales dont certaines semblaient propres (ou sales) à faire rougir un dominicain. Ou plusieurs dominicains. Ou même le colonel des Jésuites. Le dernier poteau, en forme de croix, portait de façon plus banale, l'effigie du curé, nu, de dos, et en train de chercher un bouton de col sous son lit.
(p324)
Mœurs des maliettes, pensa Jacquemort. Qui les étudiera ? Qui saura les décrire ? Il faudrait un gros livre, sur papier couché illustré d'eaux-fortes en couleurs, dues au burin fertile de nos meilleurs animaliers. Maliettes, maliettes, que n'approfondit-on pas vos mœurs ! Mais las, qui jamais en prit une, maliettes couleur de suie, au poitrail rouge, à l’œil de lune, aux cris légers de petites souris. Maliettes qui mourez pour la moindre cause, lorsqu'on vous regarde trop longtemps, lorsqu'on rit en vous regardant, lorsqu'on vous tourne le dos, lorsqu'on enlève son chapeau, lorsque la nuit se fait attendre, lorsque le soir tombe trop tôt. Maliettes subtiles et tendres dont le cœur occupe, à l'intérieur, toute la place où les autres bêtes logent des organes banals.
(pp.366-367)
Des yeux de soie (1975) - Françoise Sagan
La voix de la chanteuse montait, l'orchestre arrivait derrière, comme fasciné, drainé par cette voix, et Jérôme, machinalement, presque éperdu - mot qui ne lui convenait guère - redressa le rétroviseur et jeta un coup d’œil vers sa femme. Il pensait la voir comme il la voyait souvent dans les concerts, immobile, figée, les yeux élargis, mais il abaissa trop brutalement la petite glace du rétroviseur et ce qu'il vit, ce fut la main longue et maigre de Stanislas appuyée, paume à paume, à celle de Monika. Il releva aussitôt la glace et la musique devient une suite incompréhensible et incohérente de sons horribles, hurlés par une folle furieuse, Un instant, il ne distingua plus très bien la route, ni les sapins ni le virage à venir.
(pp.13-14)
"En fait, je peux guérir", dit-il à voix haute. Et l'ombre assise en contre-jour devant la fenêtre eut un léger sursaut. Il l'avait oubliée, d'ailleurs il l'avait toujours oubliée. Il se rappelait sa surprise en apprenant sa liaison avec Jean. Pour quelqu'un, elle vivait encore, elle était belle, elle avait un corps.
(pp.40-41)
Et il attrapa sa main d'un mouvement lent et tranquille. La dernière fois, c'était il y a deux ans, au Bois de Boulogne : il était avec une fille assez jeune et sotte sur un banc et il avait eu ce même mouvement calme, pour ne pas l'effrayer. Inutile, d'ailleurs, elle était chez lui une heure après. Maisil se rappelait l'immense trajet qu'avait dû faire sa main pour atteindre les doigts un peu rougeauds... Ces moments-là...
(pp.42-43)
Les cinq distractions.
Mais j'ai pas que ça à faire de recopier une nouvelle en entier.
(pp.13-14)
"En fait, je peux guérir", dit-il à voix haute. Et l'ombre assise en contre-jour devant la fenêtre eut un léger sursaut. Il l'avait oubliée, d'ailleurs il l'avait toujours oubliée. Il se rappelait sa surprise en apprenant sa liaison avec Jean. Pour quelqu'un, elle vivait encore, elle était belle, elle avait un corps.
(pp.40-41)
Et il attrapa sa main d'un mouvement lent et tranquille. La dernière fois, c'était il y a deux ans, au Bois de Boulogne : il était avec une fille assez jeune et sotte sur un banc et il avait eu ce même mouvement calme, pour ne pas l'effrayer. Inutile, d'ailleurs, elle était chez lui une heure après. Maisil se rappelait l'immense trajet qu'avait dû faire sa main pour atteindre les doigts un peu rougeauds... Ces moments-là...
(pp.42-43)
Les cinq distractions.
Mais j'ai pas que ça à faire de recopier une nouvelle en entier.
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L'Amérique (1946) - Franz Kafka
"La loge communiquait, en outre, directement avec le vestibule par deux grandes fenêtres à guillotine derrière lesquelles se tenaient assis deux portiers sans aucun grade, constamment occupés à renseigner les clients sur les questions les plus diverses.
C'étaient des gens littéralement surmenés et Karl aurait parié que le portier en chef, tel qu'il le connaissait, s'était arrangé au cours de sa carrière pour ne pas passer par ces postes-là. Les deux hommes avaient toujours - on ne pouvait pas s'en rendre bien compte du dehors - au moins dix têtes de clients qui interrogeaient à leur guichet. Et avec ces dix questionneurs qui changeaient à tout instant, les langues faisaient parfois un tel méli-mélo qu'on les eût crus tous députés par une région différente. Il y en avait toujours plusieurs qui interrogeaient à la fois et d'autres qui parlaient entre eux. La plupart désiraient prendre ou déposer quelque chose dans la loge, aussi voyait-on toujours surgir des mains qui s'agitaient impatiemment au-dessus du tas.
L'un d'entre eux en voulait parfois à un journal qui se déployait alors subitement dans les airs, éclipsant un instant tous les visages de la fenêtre. Les deux portiers sans aucun grade devaient tenir tête à tout cela. Parler n'eût pas suffi pour cette tâche ardue : ils bavardaient comme des moulins à mots, surtout l'un d'entre eux, un homme sombre dont la barbe noire encadrait tout le visage et qui renseignait, renseignait, renseignait, sans jamais la moindre interruption. Il ne regardait ni la plaque du guichet sur laquelle il avait tout le temps à faire passer quelque chose, ni la tête des questionneurs; il regardait fixement devant lui, visiblement, pour ménager et concentrer toutes ses forces.
D'ailleurs la barbe gênait un peu la netteté de son discours, et Karl, pendant l'instant qu'il resta près de lui, ne put saisir que fort peu de ses paroles : peut-être était-ce d'ailleurs de langues étrangères que l'employé s'était servi, bien qu'elles sonnassent assez anglais. Ce qui ajoutait à la confusion, c'était que les renseignements se suivaient de si près qu'ils débordaient les uns sur les autres et que les questionneurs restaient parfois un bon moment à écouter encore avec une attention passionnée, pensant qu'il s'agissait toujours de leur affaire, pour s'apercevoir à la fin qu'elle était déjà liquidée.
Il fallait s'habituer aussi à la méthode du portier sans aucun grade qui ne se faisait jamais répéter les questions, même si elles étaient inintelligibles dans leur ensemble et que le doute de l'auditeur ne pût porter que sur un détail; un imperceptible hochement de tête trahissait seul, alors, que le portier sans barbe n'avait pas l'intention de répondre à cette question, et c'était affaire au client de découvrir sa propre erreur et de mieux formuler sa demande. C'était surtout là ce qui faisait passer tant de temps à bien des gens devant le guichet.
Pour aider les portiers sans grade, on leur avait attribué à chacun un groom qui allait leur chercher au galop, sur les rayons ou dans diverses caisses, ce dont ils avaient besoin sur le moment. C'étaient les postes les mieux payés mais aussi les plus fatigants que les jeunes garçons pussent trouver à l'hôtel; ils étaient même plus pénibles en un sens que ceux des portiers sans aucun grade, car les portiers sans aucun grade n'avaient qu'à réfléchir et à parler alors que les grooms devaient courir en même temps qu'ils réfléchissaient. S'ils n'apportaient pas ce qu'on avait demandé, le portier sans aucun grade ne pouvait naturellement pas, avec les clients qui pressaient, perdre son temps à donner aux grooms des explications minutieuses, il jetait tout simplement par terre, d'un revers de main, ce que le groom avait déposé sur la table.
Ce qui était très intéressant, c'était la relève de ces portiers, à laquelle Karl put assister quelques instants après son entrée. Elle devait naturellement se faire assez fréquemment, au moins dans la journée, car personne n'aurait pu sans doute tenir plus d'une heure derrière le guichet. Une cloche sonnait pour l'annoncer et on voyait pénétrer aussitôt, par une porte latérale, les deux portiers sans aucun grade dont le tour de rôle était venu, chacun escorté de son groom. Ils se postaient passivement près du guichet et considéraient un moment les gens qui attendaient dehors pour savoir exactement où en étaient les réponses. Dès que l'instant leur paraissait propice, ils frappaient sur l'épaule du portier à relever qui comprenait immédiatement, bien qu'il ne se fût occupé en rien jusque-là de ce qui se passait derrière lui. Tout cela se déroulait si rapidement que les clients en étaient souvent surpris et que parfois ils reculaient presque de peur à la vue du nouveau visage qui surgissait devant eux.
Les deux hommes relevés s'étiraient fortement, puis arrosaient d'eau leur tête brûlante sur deux cuvettes préparées à l'avance. Les deux grooms relevés n'avaient pas encore, eux, le droit de s'étirer, ils devaient d'abord s'occuper un instant de ramasser et de remettre en place les objets qui avaient été jetés sur le sol pendant leur service."
(pp. 229-231)
La lenteur (1995) - Milan Kundera
"Il y a un lien secret entre la lenteur et la mémoire, entre la vitesse et l'oubli. Évoquons une situation on ne peut plus banale : un homme marche dans la rue. Soudain, il veut se rappeler quelque chose, mais le souvenir lui échappe. A ce moment, machinalement, il ralentit son pas. Par contre, quelqu'un qui essaie d'oublier un incident pénible qu'il vient de vivre accélère à son insu l'allure de sa marche comme s'il voulait vite s'éloigner de ce qui se trouve, dans le temps, encore trop proche de lui.
Dans la mathématique existentielle cette expérience prend la forme de deux équations élémentaires : le degré de la lenteur est directement proportionnel à l'intensité de la mémoire ; le degré de la vitesse est directement proportionnel à l'intensité de l'oubli."
(pp. 44-45)
"Cette possibilité suit comme une ombre tout un chacun et change le caractère de sa vie ; car (et c'est une autre définition élémentaire bien connue de la mathématique existentielle) chaque nouvelle possibilité qu'a l'existence, même celle qui est la moins probable, transforme l'existence tout entière."
(p. 47)
Dans la mathématique existentielle cette expérience prend la forme de deux équations élémentaires : le degré de la lenteur est directement proportionnel à l'intensité de la mémoire ; le degré de la vitesse est directement proportionnel à l'intensité de l'oubli."
(pp. 44-45)
"Cette possibilité suit comme une ombre tout un chacun et change le caractère de sa vie ; car (et c'est une autre définition élémentaire bien connue de la mathématique existentielle) chaque nouvelle possibilité qu'a l'existence, même celle qui est la moins probable, transforme l'existence tout entière."
(p. 47)
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