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Espèces d'espaces (1974) - Georges Perec


                                                                         Je vais
   à la ligne. Je renvoie à une note en bas de page (1).
                                                    Je change de feuille.
_________________
1. J'aime beaucoup les renvois en bas de page, même
si je n'ai rien de particulier à y préciser.

(p. 23)



Les toits de Paris, couchés sur le dos, leurs petites pattes en l'air.
Raymond Queneau
(p. 119)



De temps en temps, pourtant, on devrait se demander où on (en) est : faire le point : pas seulement sur ses états d'âme, sa petite santé, ses ambitions, ses croyances et ses raisons d'être, mais sur sa seule position topographique, et non pas tellement par rapport aux axes cités plus haut, mais plutôt par rapport à un lieu ou à un être auquel on pense, ou auquel on se mettra à penser. Par exemple, lorsqu'on monte, aux Invalides, dans le car qui va vous conduire à Orly, se représenter la personne que l'on va attendre en train de passer à la verticale de Grenoble, essayer, tandis que le car se fraye un chemin difficile au milieu des embouteillages de l'avenue du Maine, de se figurer sa lente avancée sur une carte de France, la traversée de l'Ain, de la Saône-et-Loire, de la Nièvre et du Loiret... Ou bien, d'une manière plus systématique, s'interroger, en un moment précis de la journée, sur les positions qu'occupent, les uns par rapport aux autres et par rapport à vous, quelques-uns de vos amis : recenser les différences de niveaux (ceux qui, comme vous, vivent au premier étage, ceux qui vivent au cinquième, au onzième, etc.), les orientations, imaginer leur déplacement dans l'espace.
(pp. 164-165)



Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes.
(p. 180)

Un homme qui dort (1967) - Georges Perec



Tu ne bouges pas. Tu ne bougeras pas. Un autre, un sosie, un double fantomatique et méticuleux fait, peut-être, à ta place, un à un, les gestes que tu ne fais plus : il se lève, se lave, se rase, se vêt, s'en va. Tu le laisses bondir dans les escaliers, courir dans la rue, attraper l'autobus au vol, arriver à l'heure dite, essoufflé, triomphant, aux portes de la salle.
(p.19)



Tu apprends à regarder les tableaux exposés dans les galeries de peinture comme s'ils étaient des bouts de murs, de plafonds, et les murs, les plafonds, comme s'ils étaient des toiles dont tu suis sans fatigue les dizaines, les milliers de chemins inexorables, texte que nul ne saurait déchiffrer, visages en décomposition.
(p.56)



Maintenant tu es le maître anonyme du monde, celui sur qui l'histoire n'a plus de prise, celui qui ne sent plus la pluie tomber, qui ne voit plus la nuit venir.
(p.95)



Tu as beau écouter, tendre l'oreille, l'appliquer contre la cloison, finalement, tu ne sais presque rien. Il semble que plus la précision de ta perception augmente, plus la certitude de tes interprétations diminue. Sans doute, ouvre-t-il ou ferme-t-il à tout instant des tiroirs, mais cela même n'est pas prouvé, rien n'empêche, par exemple, que, dans un but que tu ignores, ou même seulement pour te tromper, il ne frotte l'une contre l'autre deux planches, ou bien qu'il n'ouvre ou ne ferme effectivement un ou plusieurs tiroirs, mais pour rien, c'est-à-dire sans y mettre quelque chose, sans rien en sortir, seulement pour faire du bruit, ou parce qu'il aime le bruit des tiroirs qui s'ouvrent ou qui se ferment.
Sans doute sort-il chaque jour vers la fin de la matinée, mais tu n'es pas là pour t'en assurer et, de même tu sors parfois à la tombée de la nuit avant qu'il soit de retour ; peut-être même sait-il faire semblant de sortir, descendre quelques marches et remonter si doucement que, malgré tous tes efforts, tu ne peux plus percevoir sa présence. Sans doute prend-il de l'eau sur le palier, sans doute sa bouilloire siffle-t-elle quand l'eau vient à ébullition : mais c'est peut-être lui qui siffle, comment savoir ?
(pp.127-128)

Chagrin d'école (2007) - Daniel Pennac

"Elles ignorent qu'elles s'adressent au plus jeune perceur de coffre de sa génération et que si leur représentation de l'avenir était fondée je ne serais pas au téléphone en train de les écouter mais en prison, à compter mes poux, conformément au film que dut projeter ma pauvre maman sur l'écran du futur quand elle apprit  que son fils de douze ans pillait les économies de la famille.
Alors, je tente une histoire drôle :
- Connaissez-vous le seul moyen de faire rire le bon Dieu ?
Hésitation au bout du fil.
- Racontez-lui vos projets."
(p.55)


"Or, c'est dans la conscience de son présent que l'individu se construit, pas en le fuyant."
(p. 88)


"C'est la pension qui m'a donné ce goût-là.  Il m'y fallait un monde à moi, ce fut celui des livres. Dans ma famille, j'avais surtout regardé les autres lire : mon père fumant sa pipe dans son fauteuil, sous le cône d'une lampe, passant distraitement son annulaire dans la raie impeccable de ses cheveux, un livre ouvert sur ses genoux croisés ; Bernard, dans notre chambre, allongé sur le côté, genoux repliés, sa main droite soutenant sa tête... Il y avait du bien-être dans ces attitudes. Au fond, c'est la physiologie du lecteur qui m'a poussé à lire. Peut-être n'ai-je lu, au début, que pour reproduire ces postures et en explorer d'autres. En lisant je me suis physiquement installé dans un bonheur qui dure toujours."
(pp. 99-100)


"Aucun doute, si le cancre que je fus était né il y a une quinzaine d'années et si sa mère n'avait pas cédé à ses moindres envies, il aurait pillé la caisse familiale, mais pour se faire des cadeaux à lui-même, cette fois ! Il se serait offert  un matériel d'évasion dernier cri, se serait laissé aspirer par son écran, s'y serait dilué pour surfer sur l'espace-temps, sans contrainte ni limite, sans horaire et sans horizon, il aurait chatté sans fin et sans propos avec d'autres lui-même. Il l'aurait adorée, cette époque qui, si elle ne garantit aucun avenir à ses mauvais élèves, est prodigue en machines qui leur permettent d'abolir le présent ! Il aurait été la proie idéale pour une société qui réussit cette prouesse : fabriquer des jeunes obèses en les désincarnant."
(p- 293)

The Dumb Day - Brad Pike

Some days I wake up, and I am dumb. Who wrote Margot at the Wedding? What’s the word for an erection lasting longer than four hours? What’s my roommate’s boyfriend’s name? I used to know this information, but it’s floated away, drifted into the ether to join all my other lost knowledge like the name of Jabba the Hutt’s father, the color of polar bear skin, and how electricity works (if the government revealed that electricity is actually magic, I would absolutely believe them). And it’s happened so fast, happened overnight. My God, I’ve spontaneously developed late-stage Alzheimer’s. One day, I am unspeakably impossibly brilliant, and the next, my brain’s delicate mechanisms are clogged with glue and gak. It’s as if while I was sleeping, my brain rotted like meat left in the sun for too long, as if someone started it in safe mode, as if a small child has been monkeying around with the buttons and levers. Lost in a mental fog, I stare at a Comcast pamphlet for five minutes. Eye amoebas drift across my vision. Somewhere nearby, William Shatner’s voice issues from a television. I think, ‘I am so dumb right now, I can hardly summon the mental energy to keep breathing.’

I find myself standing in the dark bathroom, staring into the mirror. What if I’ve always been this way, and I just never noticed before? What if this is actually a Smart Day, and I’ve suddenly become cognizant of my lack of cognition? Maybe this is the first day of the rest of my dumb life as a dumb man, thinking dumb thoughts and writing dumb things, only dumb things. ‘Everyone’s always known you were a dummy,’ I think to myself. ‘They were just too nice to tell you.’ But I can’t be dumb; I used the word cognizant and sometimes I use semicolons. ‘Dumb people use semicolons all the time,’ I think. ‘And using “pertinacious” in a sentence only means you know a word.’ But what if I use an em dash? — ‘No.’

A friend calls me, and I’m intensely aware of how dumb I sound. It’s as if I have nothing to say for myself, like I don’t have a thought in my head. I say “yeah” a lot. Then I find myself saying “it’s fine” over and over like someone on the verge of a mental break. I say “like, you know…” and then I keep starting every sentence with the word “apparently.” ‘Say something interesting! Something witty!’ I think to myself. I say, “I feel like I’m getting dumber and less interesting the older I get.” He says, “You are. Ha! Just kidding.” There’s a long pause. I can’t think of anything else to say, and then I drop a fork on the floor. “What was that,” he asks. “I dropped a fork,” I say. “Oh.” Another long pause. “Well, I’ve gotta go,” he says.

The Dumb Day seems to stretch on and on. I forget where I set down my phone, and when I find it, I can’t remember who I wanted to call. My roommate asks me why the oven is on, and I realize I forgot to turn it off after baking mozzarella marinara chicken patties. I keep knocking over cups and boxes. I forget where I left my keys, then forget why I wanted to go out in the first place. It’s got to be brain chemistry, some random combination of foods, beverages, sleep cycles, UV light exposure, and humidity that has crippled cognitive function. Maybe if I drink coffee, chew gum, and complete a crossword, I might reverse the descent into dumbness, but I doubt it.

Disillusioned, I turn on Horizon, a science documentary series on the BBC, and suddenly, I’m not just dumb, I’m a Neanderthal, a primate when compared to a scientist constructing mathematical theories about gravitons and dark matter, a physicist working on a particle accelerator, or a neurologist who can induce creativity via radio waves. Their eyes glitter with secret knowledge held only by the supergenius, the unfathomably colossal intellect. I watch a physicist present mind blowing ideas about the make-up of the quantum world using fruit — this pear is a proton, this grape is a top quark, this squash is a graviton — and I think, ‘I am so dumb, the only way he can make me understand these concepts is via a fruit analogy.’

This happens to me about once every couple weeks — The Dumb Day, the day when my self-esteem drops to its lowest, when I realize I can’t think of anything to say to justify my existence on this planet, and I must resign myself to a life spent in a career like “cashier” or “data entry.” At least, I think it’s once every couple weeks. It’s hard to tell whether it’s a day or my whole life because my memories of the Dumb Days are so vivid, they overshadow all the days I wasn’t dumb. Oh, the horror of having a perfect eidetic memory, but only for all the times I said or did something monumentally stupid.


http://thoughtcatalog.com/2012/the-dumb-day/

Du côté de chez Swann (1913) - Marcel Proust


"Il en est ainsi de notre passé. C'est peine perdue que nous cherchions à l'évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas.

Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n'était pas le théâtre et la drame de mon coucher n'existait plus pour moi, quand un jour d'hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j'avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d'abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d'un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse : ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi. J'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D'où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu'elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu'elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D'où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l'appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m'apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m'arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n'est pas en lui, mais en moi. Il l'y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact à ma disposition, tout à l'heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C'est à lui de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l'esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n'est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière."

Penser / Classer (1985) - Georges Perec


Dans "Douze regards obliques"
Sur un nombre impressionnant d'affiches apposées sur les encore récents abribus, trois bambins aux regards terriblement enfantins ont, pendant une ou deux semaines, vers octobre dernier, adéquatement mis en valeur les pull-overs, écharpes et bérets susdécrits : leurs poses, leurs expressions, leurs vêtures, leurs relations, aussi bien sur le plan de la mythologie publicitaire que sur celui de ce que l'on pouvait supposer être la réalité (leur existence en tant que modèles, le rôle qu'on leur faisait jouer, le rôle qu'ils se jouaient à eux-mêmes, l'entassement successif des investissements - psychiques et économiques - dont ils étaient en même temps l'enjeu et les moyens) me sont apparus comme une des manifestations les plus ignobles du monde dans lequel nous vivons."




"Les lieux d'une ruse"
En même temps s'instaura comme une faillite de ma mémoire : je me mis à avoir peur d'oublier, comme si, à moins de tout noter, je n'allais rien pouvoir retenir de la vie qui s'enfuyait. Chaque soir, scrupuleusement, avec une conscience maniaque, je me mis à tenir une espèce de journal : c'était tout le contraire d'un journal intime ; je n'y consignais que ce qui m'était arrivé d'"objectif" : l'heure de mon réveil, l'emploi de mon temps, mes déplacements, mes achats, le progrès - évalué en lignes ou en pages - de mon travail, les gens que j'avais rencontrés ou simplement aperçus, le détail du repas que j'avais fait le soir dans tel ou tel restaurant, mes lectures, les disques que j'avais écoutés, les films que j'avais vus, etc.
Cette panique de perdre mes traces s'accompagnait d'une fureur de conserver et de classer. Je gardais tout : les lettres avec leurs enveloppes, les contremarques de cinéma, les billets d'avions, les factures, les talons de chèques, les prospectus, les récépissés, les catalogues, les convocations, les hebdomadaires, les feutres secs, les briquets vides, et jusqu'à des quittances de gaz et d'électricité concernant un appartement que je n'habitais plus depuis six ans, et parfois je passais toute une journée à trier et à trier, imaginant un classement qui remplirait chaque année, chaque mois, chaque jour de ma vie."